Africa-Press – Cameroun. Aussi démesurés soient-ils à l’âge adulte, les sauropodes pondaient des œufs relativement petits, et leurs nouveaux-nés étaient vulnérables. Durant leurs premières années, ces futurs géants faisaient partie des proies les plus accessibles de leur environnement. C’est ce que met en évidence une étude menée par une équipe internationale autour de la formation de Morrison, vaste ensemble sédimentaire daté d’environ 150 millions d’années, qui recouvre une large partie de l’ouest des États-Unis, du Montana à l’Arizona et de l’Utah au Colorado.
Un écosystème et un réseau trophique reconstitués
L’analyse s’appuie sur un site précis: la carrière de Dry Mesa, dans le Colorado. Ce gisement concentre, sur une durée estimée à quelques milliers d’années, une accumulation remarquable de restes fossiles, incluant au moins six espèces de sauropodes, parmi lesquelles des diplodocus, des brachiosaures et des apatosaures. À leurs côtés figurent des théropodes carnivores, des ornithischiens herbivores plus trapus, ainsi qu’une faune plus discrète de reptiles, de poissons et de plantes.
Pour reconstruire ce réseau alimentaire, les chercheurs ont combiné plusieurs types d’indices. La taille corporelle et la morphologie donnent une première idée des relations possibles entre prédateurs et proies. L’usure des dents renseigne sur les régimes alimentaires. Les signatures isotopiques, conservées dans les tissus fossilisés, apportent des indications sur la position trophique des animaux. Dans de rares cas, des contenus stomacaux fossilisés offrent même un instantané du dernier repas. L’ensemble de ces données a ensuite été intégré dans des modèles informatiques habituellement utilisés pour analyser des écosystèmes actuels.
Ce travail montre que les sauropodes occupaient une place disproportionnée dans cet écosystème. À l’âge adulte, ils étaient des consommateurs majeurs de végétation, mais leurs jeunes formaient en parallèle une ressource alimentaire abondante pour plusieurs espèces de carnivores. À l’inverse, les ornithischiens, comme le stégosaure cuirassé, étaient des proies plus risquées, mieux défendues et donc moins centrales dans le réseau.
De futurs géants sans surveillance
L’un des points clés de l’étude, publiée dans le bulletin du New Mexico Museum of Natural History and Science, concerne le mode de reproduction et de croissance des sauropodes. Les adultes pouvaient dépasser en longueur les plus grands cétacés actuels, mais leurs œufs ne mesuraient qu’une trentaine de centimètres. Les données fossiles suggèrent que, comme chez de nombreuses espèces actuelles à ponte massive, les adultes ne prodiguaient pas de soins parentaux prolongés. Les jeunes devaient se débrouiller seuls dans un environnement peuplé de prédateurs.
Cassius Morrison, chercheur à l’University College de Londres, résume la situation: « La taille seule rendait difficile toute forme de protection des œufs, et tout indique que les jeunes sauropodes, un peu comme les bébés tortues aujourd’hui, n’étaient pas accompagnés par leurs parents ». Cette vulnérabilité initiale se traduisait par une mortalité élevée, mais aussi par une disponibilité constante de proies de taille modeste pour les carnivores. Dans ce contexte, des prédateurs comme Allosaurus ou Torvosaurus pouvaient exploiter une ressource relativement facile d’accès. « La vie n’était pas chère dans cet écosystème », souligne le paléontologue. « L’existence des grands prédateurs était en grande partie alimentée par la consommation de ces jeunes sauropodes ».
Quand les ressources façonnent l’évolution
Cette abondance de proies a probablement eu des conséquences profondes sur l’évolution des carnivores du Jurassique. Certains fossiles d’allosaures montrent des blessures sévères, parfois infligées par la queue armée de pointes d’un stégosaure. Certaines de ces fractures ont cicatrisé, d’autres non. La présence d’une nourriture facile et abondante aurait pu permettre à des individus blessés de survivre malgré une capacité de chasse réduite.
À plus long terme, la disparition progressive de cette ressource pourrait expliquer certaines trajectoires évolutives ultérieures. En effet, 70 millions d’années plus tard, les grands sauropodes avaient largement décliné en Amérique du Nord. Les prédateurs faisaient alors face à des proies plus grandes, mieux armées, comme le tricératops. Selon les auteurs, cette raréfaction des proies faciles pourrait avoir favorisé l’émergence de nouvelles adaptations chez les tyrannosauridés: mâchoires plus puissantes, vision améliorée, augmentation de la taille corporelle. Avec pour aboutissement de cette trajectoire, le fascinant Tyrannosaurus rex.





