« Moi, antibalaka », de Florent Kassaï : une chronique de la guerre civile en Centrafrique

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« Moi, antibalaka », de Florent Kassaï : une chronique de la guerre civile en Centrafrique
« Moi, antibalaka », de Florent Kassaï : une chronique de la guerre civile en Centrafrique

Africa-Press – CentrAfricaine. débute comme une romance dans la petite ville de Bohong, en Centrafrique. Agé d’une vingtaine d’années, le jeune Zao y mène une existence tranquille, s’employant comme manutentionnaire sur les marchés qui attirent acheteurs et commerçants de la région. Ici, les communautés se côtoient sans histoire, « on trouv[e] de tout à Bohong, chrétiens, musulmans, animistes, athées… », si bien que Zao, qui est de culture chrétienne, envisage tout naturellement de se marier un jour avec Salamatou, sa belle amoureuse musulmane.

Mais à Bangui, la capitale, les milices rebelles de la Séléka renversent le président François Bozizé, déclenchant un séisme. Le pays tout entier en ressent les répliques et Bohong, à 500 km de là, n’est pas épargnée par la guerre civile : la coexistence pacifique explose, comme ailleurs, en un conflit à coloration religieuse. Lourdement armés, les combattants de la Séléka font reculer les forces régulières et tuent des civils en toute impunité. Des massacres ensanglantent la région, mais la résistance des villageois « anti-balaka » s’organise…

« La paix des cimetières »

C’est en allant rejoindre un poste d’enseignant d’histoire-géographie dans le nord-ouest de son pays, à la rentrée scolaire 2013, que l’auteur et illustrateur Florent Kassaï a découvert la bourgade de Bohong, endeuillée un mois plus tôt par l’exécution de 27 « musulmans » par les milices anti-balaka. La population connaissait alors « la paix des cimetières », autrement dit cette désolation absolue qui règne sur les lieux et les personnes là où le pire est advenu. Florent Kassaï a pris très vite la décision de raconter la tragédie, à travers le regard d’un homme ordinaire dont l’existence est transformée par la guerre et qui n’a d’autre recours que de fuir ou se battre.

Si « Séléka » signifie coalition en langue sango, le terme « balaka », lui, est une invention linguistique de circonstance, comme l’explique l’un des personnages de la bande dessinée. Les anti-balaka, qui s’en remettent à la magie, se croient imperméables aux armes de leurs assaillants : « Pas seulement aux machettes, mais aussi aux balles de AK-47. Le terme “anti-balaka” est en fait la contraction de “anti-balle-AK”. »

S’adressant aussi bien aux adultes qu’aux adolescents, Florent Kassaï fait le choix d’un album vérité dans lequel l’histoire s’inspire de faits réels, mais où la narration conserve sa force. Ici, le documentaire est écarté pour laisser place à la sensibilité. Les injustices vécues par les personnages, les exactions réitérées de part et d’autre produiront sans aucun doute un effet cathartique, notamment pour les jeunes Centrafricains, auquel l’auteur destine son album. Mais en réalité, tout lecteur pourra s’identifier à la trajectoire du héros ou des personnages secondaires, tant l’écho de la guerre aujourd’hui nous touche.

Le « virus familial » du dessin

Florent Kassaï souhaite aussi obtenir, dans la mesure du possible, la prise de conscience plus générale d’une communauté internationale peu au fait de la situation dans son pays. Cette guerre entre la Séléka et les anti-balaka a entraîné la troisième guerre civile de l’histoire de la Centrafrique. Cet engrenage pourra-t-il cesser un jour ? « La guerre n’a finalement profité à personne et n’aura servi qu’à nous diviser et nous détruire. Nous avons tous perdu des proches ou nos biens, quand ce n’est pas les deux ensemble », conclut Zao dans la bulle finale, avant de laisser « parler » une dernière image où l’on voit une femme dans la déroute fuir un secteur en flammes, son enfant dans les bras.

En signant ce premier album, Florent Kassaï s’adresse à un public large, susceptible de ne pas être à même de lire mais capable de décrypter dans les images le sens global d’un scénario. Comme son frère Didier, auteur de Tempête sur Bangui, comme son aîné Frédéric Kassaï et son cadet, Francky Kassaï, il a cédé au « virus familial » du dessin, initialement communiqué à tous par leur mère. Il rejoint également un secteur professionnel à part entière : l’art de (ra) conter par l’image, dans lequel nombre d’artistes d’Afrique centrale excellent.

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