En catimini, la France prend ses distances avec la Centrafrique

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En catimini, la France prend ses distances avec la Centrafrique
En catimini, la France prend ses distances avec la Centrafrique

Africa-PressCentrAfricaineCes derniers jours, des coopérants français déployés en République centrafricaine (RCA), parmi lesquels des militaires, ont pris l’avion en direction de Paris pour un vol sans retour. Emmanuel Macron a également décidé de geler l’appui budgétaire direct à la RCA, qui fut longtemps considérée comme un des fiefs de la «Françafrique» et s’est rapprochée de Moscou.

Les relations entre Emmanuel Macron et son homologue centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, réélu en décembre 2020 à l’issue d’un scrutin contesté, se sont tendues au fil des mois. Elles ont atteint un point de non-retour en avril, lors d’un entretien téléphonique orageux.

Après en avoir parlé avec ses ministres de la défense et des affaires étrangères en Conseil de défense, Macron a pris une décision grave (et rare): il a décidé de geler l’appui budgétaire direct à la RCA, un des pays les plus pauvres du monde (classé à la 188e et avant- dernière position à l’indice de développement humain) et de suspendre la coopération militaire entre les deux États, alors que de nombreux groupes armés menacent le régime. «C’est la conséquence de la dérive de Touadéra», justifie-t-on à l’Élysée.

L’entourage du président français avance deux explications. La première est politique. Après sa réélection, Touadéra s’était engagé auprès de ses partenaires européens à dialoguer avec l’opposition non armée. Non seulement il n’a rien fait en ce sens, mais il a envoyé «tous les signaux contraires», indique un diplomate français. Aujourd’hui, la plupart des opposants sont, selon ses mots, «séquestrés à Bangui».

Le pouvoir leur a confisqué leur passeport et interdit de quitter le pays. Le 24mars, l’un d’eux, Anicet-Georges Dologuélé, a été empêché d’embarquer sur le vol Air France à destination de Paris. Raison invoquée par les autorités: il fait l’objet d’une enquête judiciaire sur de possibles liens avec des rebelles. Avant lui, d’autres avaient subi le même sort, dont Catherine Samba-Panza, l’ancienne présidente de la transition (2014-2016).

Mais une autre raison explique cette rupture: la campagne médiatique très violemment antifrançaise qui fait rage à Bangui depuis quelques années. Pour la France, il n’y a aucun doute: ce sont des hommes directement liés à Touadéra – des collaborateurs au sein de la présidence mais aussi des membres de sa famille – qui l’orchestrent. Le premier ministre Firmin Ngrebada et le président de l’Assemblée nationale Simplice Sarandji sont notamment considérés comme les principaux responsables de la dégradation des relations entre la présidence et la France. Contactés par Mediapart, ni l’un ni l’autre n’ont répondu.

Mais au-delà, Paris y voit l’ombre des Russes. «Leur présence est de plus en plus affirmée. Ils jouent un rôle dans cette campagne, c’est évident», indique une source militaire. La France n’est pas complètement innocente en la matière: en décembre 2020, Facebook avait annoncé avoir démantelé trois réseaux de faux comptes utilisés à des fins de propagande au Mali et en Centrafrique: deux étaient russes, le troisième était français.

L’emprise russe sur une partie des médias centrafricains mais aussi sur le président Touadéra est telle que Macron l’a décrite, dans une interview publiée le 30mai par Le Journal du dimanche, comme l’«otage du groupe Wagner», une société de mercenaires dirigée par Evgueni Prigojine, un proche de Vladimir Poutine, qui compte plusieurs centaines d’hommes en RCA. Pour lui, le discours antifrançais «a permis de légitimer une présence de mercenaires prédateurs russes au sommet de l’État».

Plusieurs rapports et enquêtes ont documenté cette prédation, ainsi que de nombreuses exactions commises par ces mercenaires. Le 31mars, un groupe d’experts de l’ONU travaillant sur le mercenariat

leur a imputé «de graves violations des droits de l’homme et du droit humanitaire international».

Ce que Macron ne dit pas, c’est que Paris a sa part de responsabilité dans cette situation. Depuis la chute de François Bozizé en mars 2013, la France a eu cinq ambassadeurs différents à Bangui. Touadéra en a lui- même connu quatre depuis sa première élection, en 2016. Ce turnover inhabituel a certainement été en partie responsable d’une perte d’analyse française et de la dégradation du dialogue avec Bangui.

Après son élection, Faustin-Archange Touadéra s’est naturellement tourné vers François Hollande, puis vers Emmanuel Macron, notamment pour équiper et former les forces armées centrafricaines (FACA). Mais le pays était alors sous embargo. La France a donc décliné cet appel et suggéré au président centrafricain de se tourner… vers Moscou. Fin 2017, Paris propose de plaider la cause de Bangui au Conseil de sécurité de l’ONU, et imagine un curieux deal: transférer à Bangui un stock de 2000kalachnikovs saisies au large du golfe d’Aden. La Russie met son veto et propose une autre solution en décembre 2017, lors d’une nouvelle réunion du Conseil de sécurité: la livraison d’armes accompagnée d’instructeurs civils et militaires. La France ne s’y oppose pas.

Paris met du temps à réagir, préférant d’abord minimiser l’influence de Moscou. Un an après l’arrivée des «instructeurs» russes avec armes, bagages, permis miniers et service de propagande antifrançaise, Le Drian annonce finalement, en novembre 2018, une aide de 24millions d’euros et la livraison de 1400fusils d’assaut. Mais il est trop tard.

Désormais, ce sont les Russes qui ont l’oreille de Touadéra, et non plus les Français. Depuis, la situation n’a fait que se dégrader. Les manifestations virulentes contre la France se sont multipliées, dans la rue, les journaux et les réseaux sociaux. Pour ne rien arranger, un incendie a considérablement réduit l’activité de l’ambassade de France en avril dernier.

Les conséquences de la suspension de la coopération militaire pourraient n’être qu’anecdotiques. Longtemps, la France a joué un rôle central dans ce domaine en Centrafrique. Mais l’arrivée de la Russie a spectaculairement réduit la dépendance de Bangui. Ces derniers temps, l’armée française ne disposait que d’une poignée de coopérants au sein du ministère de la défense centrafricain: tous ont quitté le pays.

Elle y déploie également un petit détachement basé au sein de l’aéroport de Bangui. Celui-ci reste en place, notamment en raison des engagements de la France vis-à-vis de la mission des Nations unies (Minusca). Les Français qui participent à la mission de formation militaire de l’Union européenne (EUTM RCA) sont également maintenus. Jeff Hawkins, ancien ambassadeur américain passé par Bangui (2015-2017) et chercheur associé à l’Ifri, juge «ce départ très néfaste». «Qui les Centrafricains vont-ils pouvoir blâmer désormais? les Casques bleus?», s’interroge- t-il.

Pour les autorités centrafricaines, le gel de l’aide budgétaire est autrement problématique: cela représente un manque à gagner de 10millions d’euros environ. Cet argent, qui est directement versé au Trésor, sert généralement à payer le salaire des fonctionnaires. C’est donc une mauvaise nouvelle pour le régime.

Depuis le mois de décembre, la situation financière du pays est mise à mal par l’offensive de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), une rébellion dirigée par l’ancien président François Bozizé. Au premier trimestre de cette année, les recettes nationales ont chuté d’environ 20% par rapport aux prévisions.

Dans le même temps, les dépenses militaires ont explosé. Aujourd’hui, le régime n’est pas sûr de pouvoir régler les dépenses courantes, notamment les salaires des agents. L’avenir est d’autant plus sombre que l’Union européenne, irritée par la situation politique, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, qui critiquent régulièrement la gouvernance du pouvoir centrafricain, pourraient bientôt imiter la France ou, au moins, durcir les critères d’attribution des aides budgétaires. Or l’aide extérieure représente plus de la moitié des recettes de l’État, dont le budget dépasse à peine les 500millions d’euros.

Par ailleurs, tous les projets que la France finançait et dans lesquels l’État centrafricain était partie prenante ont été suspendus. Seules les aides bénéficiant à des ONG ou à des collectivités locales sont pour l’heure maintenues. De fait, selon un diplomate, «la coopération civile est presque à l’arrêt».

Du côté d’Expertise France, l’agence qui met en œuvre la coopération technique, tous les experts techniques internationaux (ETI) ont été rapatriés, à l’exception de ceux qui travaillent dans les secteurs de la santé et de la justice. «L’arrêtde la coopération technique est problématique. Si nos experts s’en vont, ils ne sont pas près de revenir», estime un ancien diplomate français ayant été en poste à Bangui.

Dans la capitale centrafricaine, rares sont ceux qui ont été mis au courant de cette rupture. La présidence s’est fait discrète et les journaux n’en ont pas parlé. Le député et ancien premier ministre Martin Ziguélé n’était même pas au courant avant que Mediapart ne l’en informe «Cette situation est très lourde de conséquences pour notre pays, a-t-il réagi. C’est une faute politique et diplomatique de ne pas avoir su maintenir le dialogue avec la France.

 

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