Par Pacôme Pabandji (à Bangui)
Africa-Press – CentrAfricaine. Dans un pays où moins d’un adulte sur dix détient un compte bancaire, Hervé Ghislain Kogboma-Yogo, directeur général de BGFI Bank Centrafrique, voit une opportunité de réconcilier les Centrafricains avec la banque.
L’hôtel Ledger Plaza de Bangui brille aux couleurs de BGFI Bank Centrafrique en ce samedi de septembre 2025. Devant un parterre d’invités de haut rang — le président de l’Assemblée nationale, le Premier ministre, plusieurs dirigeants d’entreprises et représentants du régulateur —, son directeur général, Hervé Ghislain Kogboma-Yogo, reçoit la certification internationale AML 30 001 (Anti-Money Laundering, anti blanchiment d’argent en français), qui reconnaît les efforts de la banque dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. L’obtention du label parachève un travail de longue haleine pour celui qui, sept ans plus tôt, prenait les rênes d’une institution fragilisée, en quête de crédibilité et de stabilité.
Redresser une institution proche de la rupture
Tel n’était pas le cas lorsqu’il a été nommé en 2017 à la tête de celle qui était alors la Commercial Bank Centrafrique (CBCA). À ce moment, la situation financière de la banque est préoccupante. Le niveau de fonds propres et la « division des risques dans les établissements financiers » ne respectent pas les normes prudentielles de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (Cobac). La banque sort à peine d’une période d’instabilité actionnariale, marquée par le retrait du groupe Fotso et une forte exposition à des créances douteuses.
« La CBCA était à la limite de la rupture. Les ratios réglementaires étaient dans le rouge et les dépôts clients s’érodaient mois après mois », confie un ancien cadre du service des risques. Face à cette urgence, Hervé Kogboma élabore un plan de redressement triennal, axé sur la recapitalisation, la restauration des équilibres prudentiels et la rigueur dans la gestion des risques.
Il met en place un comité de suivi de la trésorerie, renforce le contrôle interne et propose la mise à jour du système informatique de la banque. Les effets ne tardent pas à se faire sentir: fin 2018, la CBCA repasse dans le vert et enregistre un résultat net de 461 millions F CFA et un PNB en hausse de 23 % sur un an. Les trois années suivantes, 2019, 2020 et 2021 sont des années prospères, lors desquelles la banque enregistre des résultats nets successifs de 368 millions de F CFA, puis 750 millions de F CFA et enfin 318 millions F CFA. À partir de 2021, le niveau des fonds propres respectent enfin les exigences de la Cobac, et la banque retrouve une stabilité institutionnelle.
Le tournant BGFI
En 2022, dans une volonté de réduire sa présence au tour de table de CBCA, l’État centrafricain, alors actionnaire majoritaire à 86 %, cède 34 % de ses parts à BGFI Bank, géant bancaire présent dans douze pays africains ainsi qu’en France. Les dirigeants du groupe maintiennent Hervé Kogboma-Yogo à la direction générale de la filiale centrafricaine et l’opération marque un tournant: la CBCA devient BGFI Bank Centrafrique et est dotée de nouveaux moyens.
« L’arrivée de BGFI a apporté la structure, la discipline et la technologie dont nous avions besoin », résume un membre du comité de direction. Sous l’effet conjugué d’une recapitalisation et du transfert de savoir-faire, les résultats financiers s’améliorent sensiblement et les équipes s’étoffent: de 131 employés en 2017, la banque en dénombre désormais 269.
Son résultat net a bondi de 1,54 milliard F CFA en 2023 à 2,67 milliards un an plus tard. Sur le plan commercial, elle détient à ce jour 48 % des parts de marché du crédit et 35 % de la collecte des dépôts — une position qui la place parmi les tous premiers acteurs du secteur centrafricain constitué alors de la Banque populaire marocco-centrafricaine (groupe BCP), de la Banque saharienne pour l’investissement et le commerce en Centrafrique (BSIC) et d’Ecobank Centrafrique.
Cette progression s’appuie sur une stratégie claire: extension de la présence physique et digitalisation. De quatre agences en 2017, le réseau en compte désormais dix, avec une prochaine ouverture à Bambari, au centre du pays, et la construction d’un centre d’affaires à Bangui. Parallèlement, les dépôts collectés ont augmenté de 24 % en 2024, tandis que le nombre de clients a progressé de 7 % sur la même période.
Un défi managérial
L’un des défis majeurs pour Hervé Kogboma a été d’harmoniser les pratiques héritées de la CBCA avec les standards du groupe BGFI Bank. « Il a dû composer avec une culture de travail très locale, parfois éloignée des référentiels du groupe », explique Sylvain Marius Sereze, consultant régional en finance.
Plutôt que de tout bouleverser, le dirigeant choisit de travailler sur le repositionnement de certains cadres, de créer des cellules de conformité internes et de mettre en place un système de double validation des engagements supérieurs à 100 millions F CFA. Un travail de fond qui lui a valu la reconnaissance de Libreville, qui salue sa capacité à avoir su « stabiliser un actif risqué tout en ouvrant des perspectives de croissance durable ».
Le style Kogboma à tout du management participatif: « Il ne dirige pas par la peur, mais par la responsabilisation », confie un cadre du service conformité. La filiale fait par exemple monter en compétences ses collaborateurs en recourant à de la formation continue: plus de 40 cadres ont suivi des programmes spécialisés en risques, audit, ressources humaines et contrôle interne, souvent en partenariat avec la maison mère de Libreville.
Le litige Lukoil
Tout n’est pourtant pas apaisé. Depuis 2023, un contentieux oppose la filiale de BGFI Bank à Tamoil, principal distributeur de carburant en Centrafrique, à propos d’une ligne de crédit de près de 3 milliards F CFA. La banque, qui estime que les garanties n’ont pas été respectées par son client, a gelé les décaissements, ce qui a provoqué des tensions avec le groupe pétrolier. « C’est un test de fermeté dans un environnement où la frontière entre l’économique et le politique est souvent floue », observe notre consultant.
Un compromis a néanmoins été trouvé en avril 2024 après plusieurs mois de discussions. Il prévoit un rééchelonnement de la dette et la reprise progressive des financements. Pour Kogboma, c’est la preuve qu’il est possible de défendre la solidité financière de sa banque sans compromettre le dialogue avec les grands opérateurs.
Sous sa direction, BGFI Bank Centrafrique affiche désormais un ratio de solvabilité de 11 %, un PNB estimé à 6,8 milliards F CFA et une rentabilité en progression constante. Dans un pays encore marginal sur l’échiquier bancaire africain, le pari de Kogboma est audacieux: bâtir un système financier moderne dans une économie encore fragile. « Ce qui manque à notre économie, ce n’est pas la richesse, c’est la confiance. Et la confiance, ça se construit », estime-t-il.
Source: JeuneAfrique
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