Florence Richard
Africa-Press – Côte d’Ivoire. Obligé de composer avec les juntes au pouvoir en Guinée, au Burkina Faso et au Mali, le président ivoirien Alassane Ouattara tente de trouver la bonne formule.
Cela faisait bien longtemps que son entourage ne l’avait pas vu comme ça. Ce 7 janvier, sur le tarmac de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, Alassane Ouattara ne se départit pas d’un grand sourire. Chapeau sur la tête comme souvent, petit drapeau aux couleurs de la Côte d’Ivoire dans une main, le président ivoirien patiente sur un tapis rouge, débout face à la porte de l’avion de l’armée de l’air ivoirienne qui, au cœur de la nuit, vient de se poser.
Le gouvernement presque au complet a fait le déplacement. Une foule de journalistes se bouscule pour capter l’instant. Des chaines de télévision ivoiriennes retransmettent la scène en direct. Les commentateurs n’en perdent pas une miette, évoquent « un jour historique ». Et en quelque sorte, il l’est. Cet atterrissage marque la fin d’un interminable feuilleton militaro-diplomatique qui a tenu le pays en haleine pendant près de six mois : depuis le 10 juillet 2022, quarante-six soldats ivoiriens étaient détenus à Bamako, accusés par la junte malienne d’être des « mercenaires ». Condamnés à 20 ans de prison pour « atteinte à la sûreté extérieure de l’État », ils seront finalement graciés par le président de transition, le colonel Assimi Goïta.
Quelques jours après les fêtes de fin d’année, les voilà enfin de retour à la maison. Alors pas question pour Alassane Ouattara d’expédier ces retrouvailles tant espérées. Les poignées de mains sont chaleureuses. Le chef de l’État prend le temps d’échanger un mot avec chacun des soldats. Pendant six mois, le président ivoirien a mal dormi, accumulé quelques nuits blanches. Six mois de tractations, de missions à Bamako bien souvent conduites par son frère Téné Birahima Ouattara, le ministre de la Défense, d’allers-retours d’émissaires, d’interventions de présidents de la sous-région, d’activations de différents réseaux, d’ultimatum de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) qui, ce 7 janvier, prennent fin.
« La diplomatie a payé »

Six mois aussi de doutes sur les intentions des cinq colonels qui composent la junte au pouvoir à Bamako – Assimi Goïta, Ismaël Wagué, Modibo Koné, Sadio Camara et Malick Diaw -, d’inquiétudes quant à la santé des soldats en détention, ou encore d’agacements face aux revirements de la partie malienne. Combien de fois Alassane Ouattara a-t-il pensé l’issue proche avant d’être finalement démenti par le colonel Goïta, ce militaire quadragénaire taiseux, longtemps resté caché derrière son cache-cou, qui a chassé l’armée française et fait de la Russie – et de ses mercenaires de Wagner – son principal allié ?
« Maintenant que cette crise est derrière nous, nous pourrons reprendre des relations normales avec le pays frère qu’est le Mali, qui a besoin de nous et dont nous avons besoin également », dira Alassane Ouattara dans un discours prononcé sur le tarmac. Avant de se réjouir : « La diplomatie a payé ».
Encore aujourd’hui, nombre de dirigeants africains ou occidentaux louent le sang-froid dont à fait preuve le président ivoirien dans la gestion de cette crise inédite avec ses voisins maliens. « Cet épisode a été un moment douloureux mais le président Ouattara n’a jamais envisagé une autre voie que celle de la paix et de la diplomatie. Ce n’est pas une simple posture, mais une philosophie sur laquelle il a bâti sa carrière. Par ailleurs, les liens entre nos pays sont anciens et particuliers. La Côte d’Ivoire n’est certainement pas dans une logique d’affrontement. Je rappelle que deux millions de Maliens vivent en Côte d’Ivoire et s’y sentent, à ma connaissance, comme chez eux », explique Ally Coulibaly, le conseiller spécial auprès d’Alassane Ouattara.
Cet ancien ministre de l’Intégration africaine, nommé par la suite aux Affaires étrangères, est personnellement intervenu dans « l’affaire des 46 ». Accompagné de l’homme d’affaires malien Cesse Kome Koïra, propriétaire des Radisson Blu d’Abidjan et de Bamako, il est notamment allé rencontrer le chérif Mohamed Ould Cheikh Hamahoullah, figure religieuse très influente au Mali, chez lui, à Nioro, pour plaider la libération des soldats.
Coopération ivoiro-malienne
À Abidjan, cette affaire hors-norme est loin d’avoir été oubliée au sommet de l’État. Mais pas question pour autant de continuer à croiser le fer avec la junte malienne, ni de tomber dans le piège de l’ostracisation. Le 22 mars, une délégation ivoirienne conduite par Abdoulaye Kouyaté, le directeur de cabinet adjoint du ministère des Affaires étrangères, est envoyée à Bamako dans le cadre de la Commission mixte de coopération ivoiro-malienne – laquelle ne s’est pas réunie depuis deux décennies sans que l’on ne comprenne véritablement pourquoi. Il en profitera pour rencontrer le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop.
Comment le Mali et la Côte d’Ivoire peuvent-ils coopérer en matière d’éducation, de transports, de douane, de culture ou de défense ? Pendant deux jours, de nombreux sujets seront mis sur la table, jusqu’aux plus sensibles comme celui de l’électricité.
Dans le procès-verbal des échanges de cette rencontre que Jeune Afrique s’est procuré, Bamako, très dépendant de son voisin en matière d’énergie, demande à ce qu’Abidjan fasse « un peu plus d’efforts pour augmenter les puissances fournies en période critique ». Les discussions sont courtoises mais fermes. La Côte d’Ivoire rappelle ainsi « l’existence de créances importantes à recouvrer par la partie malienne » et exhorte le Mali « à procéder au paiement de cette dette afin de rendre plus aisée les livraisons d’énergie sur les bases contractuelles ». Une dette qui s’élèverait à 170 milliards de francs CFA, soit environ 260 millions d’euros.
Dans la continuité de cette commission mixte de coopération ivoiro-malienne, une rencontre interministérielle est prévue, sans que la date ne soit encore fixée. Contactée à plusieurs reprises, Kandia Camara, la ministre ivoirienne des Affaires étrangères, n’a pas répondu à nos sollicitations.

Condoléances à Goïta
Deux semaines plus tard, Alassane Ouattara et le colonel Goïta, qui ne s’étaient pas parlés directement depuis plusieurs mois, reprennent contact. Selon nos informations, le président ivoirien prend son téléphone pour adresser sa sympathie au putschiste, qui vient de perdre son père. Le président ivoirien demande également au chargé d’affaires de l’ambassade de Côte d’Ivoire au Mali, Alatia Hermann, d’assister aux obsèques du défunt organisées au stade Mamadou Diarrah, à Koulikoro.
« Le dialogue n’est pas interrompu. Il ne l’a jamais été. Nous avons des intérêts communs et des défis à relever ensemble. Nos deux pays sont amenés à mutualiser leurs efforts, notamment en termes de sécurité et de lutte contre le terrorisme, explique Ally Coulibaly. Nos relations extérieures sont toujours placées sous le sceau de la fraternité et de l’amitié. Il en est de même avec tous nos pays frères. »
Ces derniers mois, la Côte d’Ivoire vit dans une situation géopolitique tout à fait inédite. Sur ses cinq pays limitrophes, trois sont actuellement dirigés par des juntes militaires, arrivées au pouvoir par des coups d’État : le Mali donc, mais aussi la Guinée et le Burkina Faso. « Alassane Ouattara fait preuve d’une grande vigilance à l’égard de ces pays », affirme une source proche du président.
« Relations incontournables » avec le Burkina Faso
Au Burkina Faso, huit mois après le putsch du jeune capitaine Ibrahim Traoré, dit « IB », les relations diplomatiques entre Ouagadougou et Abidjan, fluides lorsque le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba était au pouvoir, sont toujours en demi-teinte.
D’après nos sources, de discrets émissaires maintiennent le fil du dialogue entre Ouattara et Traoré. En janvier, une mission de l’Agence nationale de renseignement (ANR) burkinabè, dirigée par le capitaine Oumarou Yabré et des officiers proches de Traoré, a ainsi discrètement séjourné à Abidjan. Le même mois, le ministère ivoirien de la Défense s’était rendu de manière tout aussi secrète à Ouagadougou, où il avait rencontré « IB ». Ce dernier l’avait alors rassuré sur sa volonté de poursuivre la coopération militaire avec la Côte d’Ivoire.
Malgré l’annulation d’une manœuvre conjointe qu’elles avaient planifié depuis plusieurs mois, les armées ivoirienne et burkinabè continuent à collaborer, notamment en partageant des renseignements sur les mouvements des groupes jihadistes. Si Ouagadougou préfère concentrer ses efforts dans le Nord et l’Est, des manœuvres militaires sont aussi organisées le long de la frontière avec la Côte d’Ivoire, où des combattants affiliés à la katiba Macina tentent de s’implanter.
Toujours sur le plan sécuritaire, la Côte d’Ivoire a livré à l’armée burkinabè plus de 1 000 kalachnikovs, une cinquantaine de pick-up ainsi que des munitions. En contrepartie, Abidjan a exigé que ce matériel ne soit pas remis aux Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), les supplétifs civils de l’armée, afin d’éviter d’éventuelles exactions qui leur sont souvent reprochées. La Côte d’Ivoire abrite également un camp de réfugiés près de la frontière, qui accueille des milliers de Burkinabè ayant fui leur pays. Fidèle Sarassoro, le directeur de cabinet et secrétaire exécutif du Conseil national de sécurité (CNS), est particulièrement impliqué dans la gestion de ces dossiers.
« L’interpénétration des classes politiques burkinabè et ivoirienne est telle que les rapports sont quotidiens entre les gouvernements. À Ouagadougou, certains ne se rendent pas compte que nos relations avec la Côte d’Ivoire, pays qui nous aide le plus dans la lutte contre le terrorisme, sont incontournables », explique le diplomate et ancien ambassadeur à Moscou, Melégué Maurice Traoré.
Ibrahim Traoré, qui supervise personnellement les dossiers de politique étrangère, ne semble pas l’ignorer. En mars, il a dépêché sa ministre des Affaires étrangères, Olivia Rouamba, à Abidjan pour rencontrer son homologue ivoirienne, Kandia Camara.
La pédagogie sans arrogance
En Guinée, troisième voisin sous régime militaire, « Alassane Ouattara reste solidaire des décisions de la Cedeao, avec un retour à l’ordre constitutionnel comme s’y est engagé Mamadi Doumbouya« , rappelle son conseiller Ally Coulibaly.
Bien que parfois contrarié par l’attitude du colonel guinéen, arrivé au pouvoir après son putsch contre Alpha Condé le 5 septembre 2021, le président ivoirien le considère néanmoins comme le plus habile des trois putschistes ouest-africains. Entre les revenus assurés par les mines, l’accès direct à la mer et le fait que son pays n’appartienne pas à la zone UEMOA, cet officier des forces spéciales serait peu effrayé par d’éventuelles sanctions de la Cedeao. Le nouvel homme fort de Guinée peut par ailleurs compter sur le soutien de son homologue malien, Assimi Goïta, à qui il a réservé sa première visite officielle en septembre 2022.
Selon nos informations, dès son arrivée au pouvoir à Conakry, Mamadi Doumbouya a tenté de faire passer des messages à Alassane Ouattara via des intermédiaires, notamment au sujet de la durée de la transition qu’il jugerait acceptable.
Malgré les 600 kilomètres de frontière commune de l’Ouest au Nord et des partenariats dans plusieurs secteurs, « la Guinée est plus secondaire aux yeux de la Côte d’Ivoire en comparaison du Mali ou du Burkina », estime un diplomate. « Les intérêts stratégiques ivoiriens y sont moins importants et la logique d’opposition moins forte. La situation à la frontière est aussi pour le moment moins source d’inquiétudes », poursuit-il.
Face à ces trois voisins putschistes, dont certains ont la moitié de son âge, Alassane Ouattara est obligé de se plier à un complexe jeu d’équilibriste – sans compter la prise en compte des intérêts français dont il demeure soucieux. Pour y parvenir, son entourage mise sur une formule : « La pédagogie sans arrogance ». Reste à savoir si elle sera payante.
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