Africa-Press – Côte d’Ivoire. Les accords de partenariat économique (APE) signés avec l’Union européenne devaient favoriser le développement, l’industrialisation et l’intégration commerciale du continent. Une décennie plus tard, quelques secteurs ont tiré leur épingle du jeu, mais les transformations structurelles espérées ne se sont pas matérialisées.
La hausse des tarifs douaniers américains ne saurait être l’arbre qui cache la forêt: les accords de libre-échange ont le vent en poupe. En France, la forte mobilisation des agriculteurs n’a pas suffi à empêcher l’Union européenne de finalement signer, fin décembre, un accord de libre-échange avec le Mercosur. Le 27 janvier, c’est avec l’Inde que l’Union européenne officialisait la conclusion d’un accord commercial de grande ampleur. Les droits de douane indiens sur les véhicules européens vont ainsi passer de 110 % à 10 %, et ceux sur les vins de 150 % à 20 %.
Dans la même veine, il y a dix ans, le vieux continent signait les accords de partenariat économique (APE) avec plusieurs communautés économiques africaines (Cedeao, Communauté de l’Afrique de l’Est, Afrique australe). Mais les APE n’ont finalement été ratifiés que par une quinzaine de pays. En effet, selon les règles de l’OMC, les pays les moins avancés (PMA) bénéficient déjà de facto d’un accès au marché européen sans droits de douane et sans contrepartie. En attendant, l’UE a réussi à convaincre certains pays ne bénéficiant pas du statut de PMA, à l’image de la Côte d’Ivoire, du Kenya, du Ghana ou du Cameroun, de signer des APE intérimaires.
Ouverture asymétrique
Les APE reposent sur une ouverture asymétrique: ils permettent un accès immédiat et sans droits de douane au marché européen ; en échange, les marchés africains doivent s’ouvrir progressivement – sur quinze ans en moyenne – aux produits européens, avec quelques garde-fous, notamment la protection des produits jugés « sensibles » pour les économies locales. Les produits agricoles font notamment partie de ces produits sensibles, mais certaines matières premières agricoles destinées aux industries locales sont néanmoins libéralisées, telles que la poudre de lait ou les céréales. « Cette libéralisation génère une concurrence accrue avec les matières premières équivalentes produites par les agriculteurs africains. L’UE subventionne fortement ses agriculteurs, ce qui crée une concurrence déloyale », déplorait l’ONG Alimenterre en 2021.
Au Cameroun, l’APE est entré en vigueur en 2016. Les exonérations de droits de douane pour les produits en provenance de l’UE ont d’abord concerné les matières premières, puis les produits intermédiaires à partir de 2021. Depuis août 2025, la décote sur les droits de douane des produits considérés comme à rendement fiscal élevé (véhicules, carburants, ciments, emballages industriels, etc.) a atteint 60 %. Cette décote suit un calendrier de réduction de 10 % par an, jusqu’à une exonération totale prévue en 2030.
Dès le début des négociations, les pays africains s’inquiétaient de ce modèle fondé sur l’exportation de matières premières vers l’UE, tandis que les marchés africains s’ouvraient aux produits européens à forte valeur ajoutée. « Cette configuration freine l’industrialisation locale et consolide la spécialisation de l’Afrique comme fournisseur de ressources brutes », dénonce l’économiste Carlos Lopes dans son dernier essai, Le piège de l’autodéception: exploration des dimensions économiques de la dépendance charitable dans les relations entre l’Afrique et l’Europe.
Le développement des industries entravées
Pour compenser, les négociateurs africains ont obtenu de substantiels montants d’aide au développement – 6,5 milliards pour l’Afrique de l’Ouest entre 2015 et 2020 – destinés à l’industrialisation et au renforcement des chaînes de valeur. « Cependant, cette tactique n’a pas produit les résultats escomptés, les bénéfices attendus ne s’étant pas matérialisés », déplore l’économiste bissau-guinéen. L’ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique estime ainsi que les APE ont en fait entravé « le développement d’industries locales à valeur ajoutée dans les pays africains ».
Dans ce cas, comment se fait-il que les États africains aient néanmoins signé? À l’époque, des ONG africaines et européennes avaient dénoncé des « manœuvres déloyales ». Mais les pays ont surtout signé sous la pression des grands acteurs du secteur privé africain, notamment dans les filières du thé, du cacao, du poisson, des bananes et des fleurs, qui craignaient de se voir restreindre l’accès au marché européen. « C’est le marché lucratif de l’exportation des fleurs, aux mains de quelques riches exploitants et entreprises étrangères, qui explique la pression pour devenir signataire », dénonçait, à l’époque, Daniel Maingi, coordinateur national de l’Alliance kényane pour le droit à l’alimentation.
La Côte d’Ivoire dresse néanmoins un bilan positif de son APE intérimaire, entré en vigueur en 2019. Aujourd’hui, le pays exporte vers l’Union européenne pour plus de 8 milliards d’euros, dont 3 milliards rien que pour le cacao, tandis que ses importations en provenance de l’UE sont inférieures à 4 milliards d’euros. « L’APE, c’est bien plus qu’un accord, c’est une alliance pour le développement. Nous encourageons les opérateurs économiques à saisir les opportunités offertes et à renforcer les chaînes de valeur locales », témoigne Guillaume Golé Bi, coordinateur national de l’APE en Côte d’Ivoire. L’exemple du cacao montre que les APE peuvent fonctionner quand un secteur est déjà structuré, compétitif et bien intégré aux chaînes de valeur mondiales. En revanche, les APE n’ont pas transformé la structure des économies africaines. De fait, les exportations vers l’UE demeurent concentrées sur quelques produits agricoles, des matières premières faiblement transformées, et bénéficient à un nombre restreint de grandes entreprises.
Source: JeuneAfrique
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