Africa-Press – Gabon. À l’heure où les repères culturels se déplacent, où les lieux renaissent pendant que les écrans redessinent les trajectoires artistiques, 2026 apparaît comme une année de bascule pour la création gabonaise. Entre recomposition institutionnelle, retour des symboles, et irruption brutale du numérique dans les filières, le paysage culturel semble sommé de choisir entre l’éphémère et le durable, la viralité et la structuration, l’héritage et l’innovation. Hugues-Gastien Matsahanga propose ici une lecture lucide de ces tensions, sans nostalgie ni fascination aveugle pour la nouveauté, en interrogeant ce que la culture dit, et fera, de la société gabonaise qui vient. Une analyse fine et engagée.
Lieu d’observation des mutations contemporaines, l’exercice de l’édito culturel prend tout son sens lorsqu’il s’agit de lire les signes avant-coureurs d’une année charnière. Bonne et heureuse année à tous nos fidèles lecteurs. 2026 s’annonce précisément comme un tournant pour l’écosystème culturel gabonais, à la croisée des dynamiques institutionnelles renouvelées et des bouleversements profonds induits par le numérique.
L’année qui s’ouvre s’inscrit dans le prolongement direct du vaste recensement des acteurs culturels lancé fin 2025. Longtemps attendu, ce travail de cartographie marque une étape décisive: celle de la reconnaissance officielle d’un secteur souvent perçu comme diffus, informel, voire marginal. Les suites attendues de ce recensement – structuration des filières, clarification des statuts, orientation des financements, politiques publiques ciblées – constituent l’un des principaux enjeux institutionnels de 2026. Pour la première fois depuis longtemps, les bases d’une gouvernance culturelle rationnelle et concertée semblent posées.
Cette dynamique est renforcée par la nomination d’un nouveau ministre de la Culture, Paul Ulrich Kessany Zategwa, dont les premiers signaux seront scrutés avec attention. Au-delà des déclarations d’intention, le monde culturel attend des actes: une vision, une méthode, et surtout une capacité à fédérer des secteurs aussi divers que la musique, le cinéma, les arts visuels, le livre ou encore le patrimoine. En 2026, la culture ne peut plus être pensée comme un simple ornement institutionnel, mais comme un levier de cohésion sociale et de développement économique.
Le retour des lieux et des symboles
Parmi les événements marquants de ce début d’année figure la réouverture de l’Institut français du Gabon (IFG). En l’absence d’un lieu équivalent d’inspiration national, plus qu’un simple équipement culturel, l’IFG demeure un espace de circulation des idées, de formation et de diffusion artistique. Sa remise en activité intervient dans un contexte où la demande de lieux structurants se fait pressante, notamment pour les jeunes créateurs.
Dans cette même dynamique symbolique, le double concert de Pierre Akendengue, consacré par le baptême de la salle 400 de l’IFG à son nom, apparaît comme un acte fort. Il consacre non seulement une carrière exceptionnelle, mais rappelle aussi l’importance de la transmission et de la mémoire dans un paysage culturel souvent tourné vers l’instantané. En honorant Akendengue, c’est toute une tradition de la chanson engagée et de la réflexion panafricaine qui est remise au centre du débat culturel.
Le digital, nouvel architecte des filières
Mais 2026 sera aussi, et peut-être surtout, l’année de la confirmation du digital comme force structurante des filières culturelles. Réseaux sociaux, plateformes de diffusion, monétisation en ligne, intelligence algorithmique: les modes de création, de promotion et de reconnaissance ont profondément changé. L’émergence de nouveaux acteurs, en particulier les influenceurs, brouille les frontières traditionnelles entre disciplines artistiques et divertissement.
Des figures comme le Petit Mayombo, trop vite passé dans l’oubli, illustrent cette nouvelle donne: une notoriété fulgurante, construite sur des codes numériques, un humour ou une esthétique virale, mais souvent sans cadre professionnel durable. Le cas de Chimène de Zolende est encore plus révélateur. Propulsée sur le devant de la scène par une simple publication TikTok devenue virale, elle échappe aux catégories classiques: ni chanteuse, ni actrice, ni comédienne au sens traditionnel. Juste une influenceuse, produit d’un algorithme et d’un instant.
Talents éphémères ou nouveaux parcours?
Cette réalité pose une question centrale pour 2026: comment accompagner ces nouveaux talents sans céder à l’illusion de la célébrité instantanée? Le numérique offre des opportunités inédites de visibilité, mais il fabrique aussi des carrières fragiles, dépendantes de tendances volatiles et d’une attention publique capricieuse. Sans formation, sans structuration, sans protection sociale, beaucoup de ces figures risquent de disparaître aussi vite qu’elles sont apparues.
Le défi des institutions culturelles, des professionnels et des médias sera donc de penser des passerelles entre ces nouvelles pratiques digitales et les filières culturelles classiques. Il ne s’agit ni de les opposer, ni de les sacraliser, mais de les inscrire dans une vision durable, où la création ne se résume pas à la viralité.
Une année décisive
En définitive, 2026 s’annonce comme une année de clarification et de choix pour la culture gabonaise. Entre héritage et innovation, institutions et influenceurs, lieux physiques et espaces numériques, le secteur est appelé à se redéfinir. L’enjeu n’est pas seulement culturel: il est identitaire, économique et générationnel.
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Hugues-Gastien MATSAHANGA,
Essayiste, Spécialiste des Industries Culturelles et Créatives





