Africa-Press – Gabon. Un film sur la forêt gabonaise primé par des collégiens français. Un enfant qui convainc ses parents de racheter un pangolin pour le relâcher. Ces deux scènes, séparées par des milliers de kilomètres, semblent anecdotiques. Elles disent pourtant quelque chose de structurel sur la façon dont le patrimoine naturel du Gabon circule dans le monde. Dans cette chronique, Adrien NKoghe-Mba* explore ce rôle discret mais décisif que jouent les jeunes générations européennes: non pas comme décideurs, mais comme prescripteurs ; ceux qui orientent les regards, transforment les choix, et relient les territoires bien avant que les institutions n’entrent en scène.
À Dijon, en 2022, lors du Festival international du film d’aventure (Les Écrans de l’aventure), un film consacré à la forêt gabonaise reçoit le Prix des jeunes. Ce sont des collégiens et des lycéens qui l’ont vu, en ont débattu, puis l’ont choisi. À travers leur regard, le patrimoine naturel du Gabon quitte le seul registre du documentaire pour entrer dans l’imaginaire d’une jeunesse européenne. Le film, Idjanga, la forêt aux gorilles, suit le travail de terrain d’un homme attentif aux équilibres du vivant.
Cet homme, c’est Max Hurdebourcq. Il raconte la forêt sans emphase, comme un système fait de contraintes, de lenteurs et de décisions humaines. Max me racontera plus tard la suite avec une forme d’étonnement encore intacte. Après la remise du prix, ce ne sont pas les professionnels qui viennent d’abord à lui. Ce sont les enfants. Ils le suivent, l’interpellent, veulent parler des gorilles, de la forêt, du Gabon. Puis viennent les invitations dans les écoles. Des classes entières s’emparent de ce patrimoine lointain, mais soudain très concret.
Quand le Prix des jeunes devient un levier d’influence
Ce qui se joue alors dépasse largement la reconnaissance artistique. Le Prix des jeunes agit comme un premier maillon d’influence. Les enfants ne se contentent pas de regarder. Ils racontent, questionnent, transportent le récit hors de la salle. Le patrimoine naturel du Gabon entre dans les discussions familiales, dans les choix de voyage, dans la curiosité quotidienne.
À Dijon, l’influence passe par la culture et l’école. Mais elle ne s’y arrête pas.
Du récit à l’expérience: la continuité sur le terrain
La semaine dernière, une autre scène m’a été racontée, cette fois au Gabon.
Un couple d’Européens traverse le pays, entre Lambaréné et Libreville. Leur fils aperçoit un pangolin vivant, proposé au bord de la route. Il insiste pour s’arrêter. Les parents hésitent, puis suivent sa demande. Ils achètent l’animal et le relâchent un peu plus loin, dans la forêt.
Ce qui me frappe, ce n’est pas le geste en lui-même, mais la dynamique qu’il révèle. Sans l’enfant, la voiture ne s’arrête pas. Sans lui, il n’y a ni discussion, ni dépense, ni arbitrage. Comme les jeunes jurés de Dijon, ce garçon ne décide pas à la place des adultes. Il oriente leur regard. Il transforme le patrimoine naturel en sujet de décision.
Dijon–Gabon: un même fil générationnel
À première vue, tout oppose ces deux scènes. Une salle de projection à Dijon. Une route au Gabon. Et pourtant, il s’agit du même fil. Dans les deux cas, l’enfant agit comme un prescripteur. Il fait circuler le patrimoine naturel du Gabon d’un espace culturel européen à une expérience concrète sur le terrain.
Cette continuité dit quelque chose d’essentiel. La jeunesse européenne n’est pas un acteur direct de la gestion de ce patrimoine. Mais elle influence déjà ceux qui décident aujourd’hui, et elle décidera demain. Elle constitue un espace stratégique d’influence, bien en amont des cadres institutionnels.
Ce que le Gabon peut en tirer
Aller à la rencontre de cette jeunesse n’est ni une posture ni une opération d’image. C’est reconnaître que le patrimoine naturel gabonais est déjà présent dans les imaginaires, et qu’il est possible d’en structurer la compréhension. Expliquer les choix de gestion, la vision de long terme, la souveraineté écologique.
Ce que le Prix des jeunes a enclenché à Dijon en 2022, ce qu’un enfant a déclenché la semaine dernière sur une route gabonaise, relève d’un même mouvement.
L’enfance ne gouverne pas encore.
Mais elle influence déjà — et relie les territoires bien avant les décisions formelles.
*Président de l’association Les Amis de Wawa pour la préservation des forêts du bassin du Congo.





