Africa-Press – Gabon. Désigné par le président Oligui Nguema pour dénouer la crise qui paralyse l’éducation gabonaise depuis trois semaines, Jean Gaspard Ntoutoume Ayi a été sorti du huis clos. Dans cet entretien exclusif à GabonReview, le député d’Akanda et ancien opposant politique aux régimes Bongo détaille pour la première fois les contours de sa mission de médiateur, coincé entre les exigences syndicales de libération de Marcel Libama et Simon Ndong Edzo et les impératifs gouvernementaux. Légitimité contestée, autonomie réelle, marge de manœuvre face au pouvoir: l’homme qui doit sauver l’année scolaire répond sans détour aux questions qui fâchent et défend une conception de la médiation qui tranche avec les pratiques habituelles de gestion des conflits sociaux au Gabon.
GabonReview: Pouvez-vous dire clairement à l’opinion publique qui vous a nommé comme médiateur dans la crise sociale touchant actuellement le secteur de l’éducation au Gabon, sur quelle base juridique précise, et selon quelle procédure formelle? Existe-t-il un acte écrit, un mandat, ou une lettre de mission définissant vos pouvoirs, vos limites et la durée de votre intervention?
Jean Gaspard Ntoutoume Ayi: Ce qui caractérise un Médiateur c’est le Désintéressement, la Neutralité, l’Impartialité et la Confidentialité pour atteindre un seul objectif: le Compromis.
Depuis plusieurs semaines, le secteur éducation se retrouve bloqué du fait de la grève des personnels enseignants. Malgré la création d’une Commission interministérielle tripartite dans laquelle les Ministères en charge de l’Education Nationale, de la Fonction Publique et du Budget se retrouvaient en discussion avec des représentants des enseignants, il apparaissait clairement que la situation était bloquée. Ainsi que je l’ai écrit le 15 janvier dernier: « Lorsque le dialogue est rompu, la sagesse commande de trouver un Médiateur pour renouer les fils.«
Le conflit social actuel oppose le Gouvernement, dans sa fonction d’employeur, à ses agents que sont les enseignants du secteur éducation. Le Président de la République, Chef de l’Etat, Chef du Gouvernement instruit les responsables Gouvernementaux concernés pour discuter avec les représentants des enseignants. Et les enseignants désignent leurs représentants.
Du côté de l’employeur, donc de l’Etat, c’est le Président de la République qui m’a demandé de conduire cette médiation afin de faire évoluer les discussions. Il m’a désigné le Vice-Président du Gouvernement comme interlocuteur. Mais cette seule désignation ne pouvait suffire. Il fallait également que les enseignants l’acceptent et désignent leurs représentants. C’est ce qui a été fait lors de leur Assemblée Générale du samedi 24 janvier 2026 à l’esplanade du stade de Sibang. Ainsi, un représentant des enseignants a été désigné dans chacune des neuf provinces du pays pour discuter avec le Gouvernement. Ces neufs représentants des enseignants se sont retrouvés avec le Gouvernement au Cabinet du Vice-président du Gouvernement ce lundi 26 janvier 2026.
Pour ma part, je reste à la disposition de chacune des parties, Gouvernement et Représentants des enseignants, jusqu’au dénouement que je souhaite heureux de cette crise dont personne ne souhaite qu’elle se prolonge plus longtemps.
Avez-vous sollicité cette mission ou vous a-t-elle été proposée? Et surtout, pourquoi vous, ancien opposant politique, défenseur des libertés et de la démocratie, dans un contexte où le pays dispose déjà d’une Médiature de la République fonctionnelle et où le président de la République, chef du gouvernement, s’est personnellement engagé dans la gestion de la crise?
Je crois qu’il est utile de faire œuvre de pédagogie en rappelant ce qu’est un Médiateur et ce qu’est le Médiateur de la République.
Un Médiateur est un tiers neutre, impartial et indépendant qui facilite le dialogue entre deux ou plusieurs parties en conflit pour les aider à trouver une solution amiable, sans imposer de décision comme le ferait un juge. Il intervient pour rétablir la communication et éviter une procédure judiciaire. Neutre et Impartial, il ne prend pas parti et n’a pas d’intérêt personnel dans l’issue du conflit. Facilitateur de Dialogue, il aide les parties à exprimer leurs points de vue et à comprendre les préoccupations de l’autre. Il s’astreint à une stricte confidentialité sur les échanges. Il est à la recherche de Compromis et guide les parties vers un accord mutuellement acceptable. En définitive, il agit pour apaiser des tensions et permettre le dialogue.
Quant au Médiateur de la République, instituée par la loi n°002/2022, celui-ci est une autorité indépendante chargée de faciliter le règlement amiable des litiges entre les citoyens (personnes physiques ou morales) et l’administration publique, jouant un rôle de conciliateur. Il intervient dans le cadre de la protection des droits et libertés des administrés face à l’administration. Ses principaux rôles et missions sont notamment: (1) Le règlement amiable: Il intervient en tant que tiers impartial pour résoudre des différends sans recourir au juge, notamment dans les conflits fonciers, administratifs ou de voisinage. (2) La protection des droits: Il veille au respect des droits des citoyens et défend les usagers face à l’administration, promouvant ainsi l’état de droit. (3) Les recommandations: Il propose des solutions ou des réformes aux administrations compétentes pour améliorer les relations avec les usagers, sur la base de l’équité. En conclusion, cette institution a pour vocation de renforcer la confiance entre les Gabonais et l’État, en intervenant après l’épuisement des recours administratifs directs.
Vous admettrez donc, au regard de cela, qu’il y a une différence entre un Médiateur et le Médiateur de la République.
Êtes-vous aujourd’hui totalement libre de vos conclusions et recommandations, y compris si celles-ci devaient contredire la position de l’exécutif? En d’autres termes, pouvez-vous dire non au gouvernement, et jusqu’où va réellement votre marge d’autonomie?
Le Médiateur est une personne indépendante et totalement autonome. Il n’a ni conclusions, ni recommandations à produire. Comme dit précédemment, il est à la recherche de compromis et guide les parties vers un accord mutuelle et acceptable. Il doit renoncer, pour réussir cette Mission, à prendre position pour l’une ou l’autre des parties. L’empathie doit être permanente chez lui.
Les syndicats conditionnent toute sortie de crise à la libération de Marcel Libama et de Simon Ndong Edzo. Cette exigence relève-t-elle, selon vous, d’un levier politique légitime dans une négociation sociale, ou d’une pression inacceptable sur l’institution judiciaire? Où placez-vous la frontière, et comment la gérez-vous concrètement?
Le Médiateur n’est pas négociateur. Dès lors qu’il permet aux parties de renouer les fils du dialogue, il revient à celles-ci, dans le cadre de leurs discussions, de trouver les voies et moyens pour conclure.
Au-delà des échanges et des déclarations, quels engagements concrets, vérifiables et opposables sont aujourd’hui sur la table: calendrier de paiement, mécanisme de suivi, arbitrage budgétaire? Pouvez-vous citer au moins un point précis qui marque un progrès réel depuis votre entrée en scène?
Le Médiateur ne participe pas à la négociation et, ne voulant pas me transformer en arbitre que je ne suis pas, j’ai obtenu des deux parties qu’elles discutent sans ma présence.
Si cette médiation échoue, si la grève se prolonge ou se radicalise, qui, selon vous, devra en assumer la responsabilité politique et institutionnelle? Le gouvernement, les syndicats, ou le médiateur lui-même? Et êtes-vous prêt à en tirer publiquement les conséquences?
Je suis plus optimiste que vous quant au dénouement heureux de cette crise. De même, nous devons à la vérité de dire que notre pays a connu des crises bien plus graves et bien plus longues dans ce secteur.
Je n’ai aucune autre ambition dans ma fonction de Médiateur, comme responsable politique et en tant que citoyen, que de voir nos enfants apprenant dans les établissements publics retrouver leurs classes et leurs enseignants.
Cette médiation crée-t-elle, selon vous, un précédent dans la gestion des conflits sociaux au Gabon, ou doit-elle rester une exception liée aux circonstances? En clair: sommes-nous face à un renforcement du dialogue démocratique ou face à une solution de contournement institutionnel?
Cette Médiation est une voie possible. L’idéal serait que l’Etat puisse toujours discuter avec les agents publics et que jamais on ne se retrouve devant des situations de blocage. Mais, comme je l’ai rappelé plus haut: devant une situation de blocage, la médiation est une forme de sagesse.





