Africa-Press – Gabon. À Davos, une phrase venue du cœur du système international a ébranlé une certitude: le monde ne fonctionne plus réellement selon des règles communes. Ce constat oblige à repenser la question écologique, en particulier pour des pays comme le Gabon, qui ont fait le choix stratégique de préserver leur patrimoine forestier dans l’espoir d’une reconnaissance internationale. Dans cette chronique, Adrien NKoghe-Mba* montre que, dans un ordre mondial dominé par les rapports de force, protéger la forêt ne suffit plus: encore faut-il en imposer la valeur, le récit et la portée stratégique, pour faire de l’écologie un véritable instrument de souveraineté.
C’est en tant que Premier ministre du Canada, pays du G7, que Mark Carney a pris la parole cette année au World Economic Forum (WEF) de Davos. Il ne s’exprimait pas comme expert du climat ni comme militant écologiste, mais comme chef de gouvernement issu du cœur du système international, habitué à manier les règles, les institutions et les compromis globaux.
Et c’est précisément pour cela que sa phrase mérite notre attention, au Gabon, surtout à ceux qui s’intéressent à l’avenir de notre patrimoine naturel. Lorsqu’il affirme que “l’ordre international fondé sur des règles communes n’est plus la matrice dominante du système mondial”, il ne parle pas d’environnement. Il parle de pouvoir. Mais cette déclaration a des conséquences directes pour l’écologie, et particulièrement pour les pays forestiers comme le nôtre.
Carney constate que les règles existent encore, mais qu’elles ne structurent plus automatiquement les comportements des États. Elles ne garantissent plus la solidarité, ni la reconnaissance, ni la juste répartition des efforts. Le monde fonctionne de plus en plus par intérêts, dépendances et rapports de force. Ce constat, formulé à Davos, doit être entendu jusque dans nos forêts.
Depuis des années, le Gabon a fait un choix fort et courageux. Préserver une grande partie de son territoire forestier. Limiter la déforestation. Créer des parcs nationaux. Défendre une vision de long terme du vivant. Cette stratégie reposait sur une idée simple et juste: en protégeant un patrimoine naturel qui bénéficie à l’humanité entière, le pays pouvait légitimement attendre une reconnaissance et une compensation de la communauté internationale.
Cette logique était cohérente dans un monde gouverné par des règles communes, des engagements multilatéraux et une certaine confiance dans les mécanismes internationaux. Le diagnostic posé par Carney suggère que ce monde s’efface progressivement.
Dans un système post-règles, la protection de la nature reste vertueuse, mais elle ne suffit plus à produire automatiquement des contreparties. Le carbone stocké dans les forêts, la biodiversité préservée, les services écosystémiques rendus entrent désormais en concurrence avec d’autres priorités mondiales. Sécurité énergétique, accès aux ressources, stabilité géopolitique. L’écologie n’est plus seule à la table des décisions.
Cela ne signifie pas que le Gabon a eu tort de préserver sa forêt. Cela signifie que cette préservation doit désormais être défendue autrement.
Dans le monde décrit par Carney, protéger la nature sans maîtriser le récit qui l’entoure devient une fragilité. La forêt gabonaise ne peut plus être racontée uniquement comme un geste altruiste ou un sacrifice consenti pour la planète. Elle doit être affirmée comme une infrastructure écologique critique, indispensable à l’équilibre climatique mondial.
C’est ici qu’apparaît un enjeu central pour une chronique écologique aujourd’hui: la souveraineté narrative du patrimoine naturel. Qui explique la valeur de la forêt gabonaise. Avec quels mots. Selon quels indicateurs. Dans quel cadre politique. Si ce récit est construit ailleurs, la valeur écologique du Gabon sera évaluée ailleurs. Et les décisions qui en découlent aussi.
Dans un monde post-règles, la reconnaissance ne repose plus seulement sur la vertu, mais sur l’indispensabilité. La forêt gabonaise ne doit pas seulement être protégée. Elle doit être comprise, mesurée, racontée et défendue comme un pilier des équilibres planétaires.
Le message implicite du discours de Davos est clair. L’écologie n’est plus un supplément moral. Elle est devenue un enjeu de pouvoir. Et dans ce contexte, le Gabon ne peut pas se contenter d’être un bon élève. Il doit être un acteur souverain de son écologie.
Quand un Premier ministre du G7 affirme que les règles ne structurent plus le monde, cela signifie une chose pour nous. La protection de la forêt gabonaise dépendra de moins en moins de la bonne conscience internationale et de plus en plus de notre capacité à faire entendre, nous-mêmes, la valeur stratégique du vivant que nous abritons.
*Président de l’association Les Amis de Wawa pour la préservation des forêts du bassin du Congo.





