Africa-Press – Niger. Vanté comme un outil d’émancipation, la blockchain devait offrir à la Centrafrique une nouvelle indépendance économique et numérique. Mais dans la pratique, la faiblesse de l’État et un environnement immature a ouvert des brèches aux criminels, entravant le développement attendu par des millions de Centrafricains.
En République centrafricaine (RCA), la blockchain devait incarner une rupture: sortir de la dépendance aux circuits financiers classiques, desserrer la pression du Franc CFA, attirer des capitaux et moderniser une économie à bout de souffle. Trois ans plus tard, le récit s’est terni, selon l’Initiative globale contre le crime organisé transnational.
Dans son rapport intitulé « Behind the Blockchain. Cryptocurrency and criminal capture In the central african republic » – fruit du travail d’experts nationaux, enquêteurs, chercheurs en renseignement open source et analystes de données engagés dans la lutte contre les réseaux criminels organisés, les crimes financiers associés et les méthodes opérationnelles de transfert de fonds illicites – elle indique que les cryptomonnaies, présentées comme un outil de souveraineté, se retrouvent aujourd’hui au cœur d’un dispositif jugé opaque et vulnérable au blanchiment ainsi qu’à la prédation.
Une trajectoire unique en Afrique, et hautement politique
La chronologie résume à elle seule le pari centrafricain. En avril 2022, la RCA devient le premier pays d’Afrique — et le deuxième au monde — à adopter le bitcoin comme monnaie légale, à côté du Franc CFA. En juillet 2022, elle lance le Sango Coin, présenté comme une monnaie numérique nationale adossée au bitcoin, et censée faciliter l’investissement, notamment dans les ressources naturelles.
Mais en mars 2023, sous la pression des institutions régionales et internationales, notamment la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) et le Fonds monétaire international (FMI), le Parlement retire au bitcoin son statut de monnaie légale dans le pays, tout en y maintenant la possibilité d’utiliser des cryptomonnaies comme moyen de paiement. Enfin, en février 2025, la Centrafrique lance le $CAR, un meme coin sur la blockchain Solana, vendu comme un symbole d’unité nationale et de soutien au développement.
Cette séquence n’est pas celle d’une simple innovation technologique. Elle est d’abord politique. Elle traduit une volonté de contourner les contraintes du système bancaire traditionnel et de créer des canaux financiers moins dépendants des relais internationaux. Selon l’Initiative globale contre le crime organisé transnational, l’adoption des cryptomonnaies apparaît motivée autant par la quête d’autonomie monétaire que par le besoin de faciliter les flux financiers avec des partenaires sensibles comme la Russie, qui fait depuis 2022 l’objet de sanctions internationales, notamment financières.
Des promesses d’inclusion, mais un pays hors-réseau
Mais les promesses derrière la cryptomonnaie se heurtent à un contraste brutal avec les réalités de terrain, indique le rapport. La RCA affiche des fragilités structurelles majeures: seuls 15,7 % des habitants ont accès à l’électricité, moins de 40 % disposent d’un abonnement mobile, et le PIB par habitant est de seulement 467 USD. Dans ces conditions, l’investissement en crypto — même pour l’usage quotidien — reste hors de portée de la majorité des citoyens, déjà appauvris.
L’inclusion financière, argument central de la communication officielle, se heurte à une réalité simple: sans courant, sans Internet fiable, sans smartphone, la « finance du futur » devient juste un slogan. Dès lors, les objectifs réels prêtés au programme changent de nature: il s’agit maintenant d’attirer des investisseurs étrangers et de capter des devises. Autrement dit, la blockchain n’est plus seulement un outil de développement, elle devient une infrastructure politique de contournement, selon l’Initiative globale contre le crime organisé transnational.
Tokeniser un pays: de la monnaie à la terre, puis aux mines
L’étape la plus lourde de conséquences de cette transformation financière centrafricaine est survenue d’après le rapport, avec la tokenisation des ressources. En juillet 2023, une loi crée un cadre permettant de convertir des droits liés aux richesses nationales — terres, forêts, ressources minières — en jetons numériques (tokens) enregistrés sur blockchain. Le principe est connu en théorie: on transforme un droit (propriété, concession, flux de revenus, etc.) en actif numérique échangeable. En pratique, cela revient à « mettre en marché » des actifs stratégiques avec une fluidité nouvelle… et des garde-fous jugés insuffisants.
Le rapport déclare que la loi ouvre la voie à des tokenisations massives: des terres agricoles de 10 à 200 000 hectares, des forêts de 10 000 à 500 000 hectares sous licences renouvelables, et, à partir de 2025, une ambition affichée d’étendre la tendance aux droits miniers via la blockchain. Le saut est immense: après avoir tokenisé la monnaie, on tokenise le territoire et ses ressources. La phase la plus controversée est la tokenisation foncière via le $CAR. En mai 2025, un décret autorise la tokenisation de 1700 hectares dans la préfecture de Lobaye, avec des concessions annoncées pour 99 ans, payables en $CAR sur Solana.
Les informations fournies décrivent un mécanisme « sans paperasse », sans vérification d’identité (KYC) et sans contrôle anti-blanchiment: un e-mail et de la cryptomonnaie suffiraient pour acquérir une parcelle, dénonce le rapport. Ce modèle “rapide” et vanté pour sa simplicité devient alors le principal danger. Car la même absence de contrainte qui attire les investisseurs peut aussi attirer des fonds toxiques: argent sale, évasion de sanctions, recyclage ou achats-écrans, permettant à des réseaux criminels de sécuriser des droits sur des zones riches en ressources.
Autre signal d’alarme: la crédibilité des documents. L’Initiative globale contre le crime organisé transnational évoque des certificats de propriété numérique dont l’authenticité est contestée, certains pouvant avoir été générés par intelligence artificielle. Et surtout, l’opacité budgétaire demeure: il n’existerait aucune preuve que les revenus tirés de ces opérations (par exemple 38 308 USD collectés via des ventes de parcelles en novembre 2025) ont été déclarés comme recettes publiques ou intégrés au budget de l’État.
Un marché propice aux manipulations
Le lancement du $CAR illustre aussi la dimension spéculative, voire manipulable, de ces initiatives. « Quelques minutes avant son lancement, un portefeuille lié au développeur anonyme du token a acheté 793,1 millions de tokens, soit 79,3 % de l’offre totale, en utilisant 85,9 SOL (la cryptomonnaie native de Solana, Ndlr.), d’une valeur d’environ 16 600 USD à l’époque. Cela a permis au développeur d’exercer un contrôle quasi total sur le marché et de dicter le calendrier, la distribution et la liquidité. Dans les 30 minutes qui ont suivi l’achat, il a transféré d’importantes allocations de jetons – respectivement 350 millions, 100 millions, 250 millions et 93,1 millions – vers quatre portefeuilles fiduciaires différents. Ces transferts ont coïncidé avec l’annonce du lancement par le président Touadéra sur X, juste avant minuit, le 9 février 2025 », révèle le rapport. Au cours de la journée de son lancement, le token a ensuite chuté de 85 %, et son site officiel est devenu inaccessible.
Dans ces conditions, la cryptomonnaie censée “unir” et “développer” a pris des allures d’actif de casino. La crédibilité du projet présidentiel sur une souveraineté financière en a pris un autre coup, le précédent Sango Coin renforçant le doute. L’Initiative globale contre le crime organisé transnational décrit un échec économique: seulement 10 % des jetons attendus vendus en un an, pour moins de 2 millions d’euros. En l’espace de deux ans, l’initiative s’est largement essoufflée et son site web a été mis hors ligne jusqu’au 29 avril 2025, date à laquelle le compte X du projet a annoncé qu’il ne se poursuivrait pas sous sa forme initiale et qu’une transformation complète est en cours.
Le passage au $CAR en 2025 apparaissait alors comme une reconversion: relancer l’intérêt par un actif plus viral, plus spéculatif, plus “marketable”. Mais l’opacité persiste, notamment sur l’usage des fonds et sur l’intégration des revenus dans les comptes publics.
Des réseaux de l’ombre, et le risque de capture criminelle
L’Initiative globale contre le crime organisé transnational évoque un ensemble d’informations qui décrivent un cercle d’influence restreint, où la frontière entre politique, affaires et réseaux transnationaux se brouille. Des « conseillers de l’ombre » sont cités, dont les hommes d’affaires Nicolae Bogdan Buzaianu ou Émile Parfait Simb (présenté comme le « Madoff africain »), associés à des allégations de fraude et d’escroqueries dans l’univers crypto, indique le rapport. Simb, qui serait lié à Moscou, vit en Russie depuis 2023 malgré une centaine de plaintes à son encontre au Cameroun et à l’international pour fraude financière orchestrée à travers sa société de trading de crypto Liyeplimal.
Le rapport insiste aussi sur le risque de blanchiment et d’attraction de “fonds toxiques”, notamment en raison de l’absence de mécanismes de surveillance robustes. Malgré les avertissements du Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique Centrale (GABAC), le gouvernement de Centrafrique a poursuivi dans ses projets crypto, faisant fi du risque inhérent à un écosystème financier immature, qui rend visibles des transactions et même l’identité derrière les portefeuilles. Une zone grise qui profite aux acteurs les plus sophistiqués, mais pas aux citoyens ordinaires.
Le nœud du problème: une souveraineté sans État régulateur
Au fond, la République centrafricaine n’a pas seulement adopté des cryptomonnaies. Elle a tenté de reconfigurer des fonctions régaliennes — monnaie, accès aux ressources, concessions foncières — dans un environnement institutionnel fragile. Or la souveraineté financière ne se résume pas à “sortir” du système bancaire traditionnel: elle suppose des règles, des contrôles, des registres fiables, une traçabilité fiscale, des mécanismes anti-blanchiment, et une capacité de l’État à faire respecter ses propres décisions.
Sans ces garde-fous, la blockchain devient l’inverse de la souveraineté. Elle accélère au contraire la prédation. Et lorsque la terre, les forêts, et demain les droits miniers peuvent être achetés par simple transaction crypto, la question n’est plus seulement économique: elle devient territoriale, politique, et sécuritaire.
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