
Africa-Press – Burkina Faso. Le Burkina Faso vit actuellement une période caniculaire importante de son histoire. Ce qui ne serait pas sans conséquence sur la saison agricole qui s’annonce. Pour comprendre les causes de cette canicule et ses éventuelles conséquences sur la saison hivernale, est allé à la rencontre de l’un des éminents professeurs de l’université Joseph Ki-Zerbo, le Pr titulaire de Géographie et climatologue, Jean-Marie Dipama. Dans cette interview qu’il nous a accordée, il répond à nos préoccupations et donne également des conseils pratiques.
: On a l’impression que chaque année, il fait de plus en plus chaud au Burkina. Est-ce juste une impression ou s’agit-il de la réalité ?
Pr Jean-Marie Dipama (Pr JMD) : C’est loin d’être une impression, parce que depuis quelques années, on tire la sonnette d’alarme sur le phénomène du réchauffement climatique lié donc à un certain nombre de facteurs : facteur cosmique et surtout le facteur anthropique. Ce que nous vivons aujourd’hui n’est que la résultante de ces effets conjugués.
: Dites-nous, en tant que spécialiste des questions environnementales, quel sera l’impact de cette canicule sur la saison hivernale qui s’annonce ?
Pr JMD : Bien, c’est assez prématuré de le dire mais il faut retenir que pour le cas du Burkina Faso, nous avons deux types d’agriculture notamment l’agriculture pluviale et celle hors saison pluviale qui exploite les ressources en eau de surface. Donc, il va sans dire que ces fortes chaleurs vont impacter sur la quantité d’eau qui va s’évaporer, auquel cas cela va entrainer un tarissement précoce des sources d’eau et les populations ne pourront pas avoir de la ressource pour entretenir leurs activités.
Pour ce qui concerne l’agriculture pluviale, ces fortes chaleurs, étant entendu que nous n’avons pas une végétation relativement fournie, la chaleur au niveau du sol va entrainer l’induration du sol et par conséquent, cela pourrait aussi enlever au sol un certain nombre de nutriments et cela impactera sur le rendement des sols et les activités agricoles pourraient se retrouver compromises.
: A quel scénario faut-il s’attendre ?
Pr JMD : De toute façon, les scénarios auxquels on peut s’attendre sont ceux déjà prévus. Si vous prenez par exemple le cas du Burkina Faso, il y a des études qui, à partir des modèles, prédisent d’ici 2030 à 2050, un relèvement de la température d’une moyenne de 0,8 à 1,5. Dans ces conditions, si les tendances devaient se poursuivre, il faut s’attendre à ce qu’il y ait davantage de vagues de chaleur auquel cas la température va continuer à augmenter. Même si vous faites une rétrospective, il y a une analyse spatiale des isothermes qui a été faite jusqu’en 2010 et ces études tendent à démontrer qu’au niveau du Burkina Faso, nous sommes en train d’entrer dans une phase de réchauffement.
: Au vu de ces fortes chaleurs qui ne cessent de grimper, quelles sont les prévisions sur la saison des pluies ? Pleuvra-t-il ou doit-on s’attendre à une sécheresse accrue ?
Pr JMD : Bon (sourire), vous savez, pour ce qui concerne le phénomène des chutes d’eau atmosphériques, c’est tout un ensemble cosmique, ce n’est pas uniquement à l’échelle du Burkina. Car les phénomènes naturels procèdent d’un ensemble de processus au niveau de l’atmosphère. Or, l’atmosphère n’est pas cloisonnée. C’est un continuum et il peut avoir des conditions favorables à des endroits qui peuvent être propices à une bonne pluviométrie au Burkina Faso. Dans tous les cas, les services de la météorologie nationale et le centre AGRHYMET de Niamey vont, à l’orée de la saison hivernale, sortir leurs cartes prévisionnelles sur les tendances pluviométriques. Donc, je pense que, pour l’instant, c’est assez prématuré de pouvoir parler de ces prévisions.
: Comment les paysans doivent-ils préparer cette saison ?
Pr JMD : Tout ce qu’on peut dire, c’est que ces fortes chaleurs à partir du moment où ça entraine une forte évaporation, ça veut dire que l’atmosphère est alimentée en vapeur d’eau à laquelle, il y a des possibilités qu’il y ait de fortes précipitions. Dans tous les cas, ce n’est pas tant les quantités d’eaux qui posent problème, c’est surtout sa répartition dans le temps et dans l’espace qui peuvent constituer un facteur à une bonne production agricole ou à une saison agricole assez médiocre.
: Que faut-il faire au cas où la chaleur se poursuit jusqu’à la saison ?
Pr JMD : Bien, il n’y a pas de préparation particulière, tout au moins attendre l’information climatique qui va être donnée, sinon habituellement à partir de cette période-là, selon les zones, les gens sont dans le processus de préparation des champs. Et dans ces conditions, ces populations qui s’adonnent à cette activité-là vont rester dans leur dynamique normale, comment préparer leurs champs en attendant les premières pluies, parce qu’il faut aussi vous dire que les populations ont aussi une lecture de la nature et par conséquent en fonction des premières manifestations pluviométriques, elles envisagent la suite de la saison. Mais je pense que l’agence nationale de la météorologie et le centre AGRHYMETRE sont là pour accompagner les producteurs en leur fournissant des informations fiables.
: Y a-t-il un type de culture qu’il faut privilégier face aux changements climatiques ou doit-on faire comme d’habitude ?
Pr JMD : Non, vous savez, l’année est toujours séquencée. Nous avons donc la saison pluvieuse à laquelle succède la saison sèche. Concernant la saison sèche, nous avons la période froide et la période chaude. Actuellement, nous sommes dans la saison sèche chaude sans pour autant qu’il y ait des cloisonnements. Donc, je pense que c’est assez prématuré pour qu’on commence à tirer la sonnette d’alarme.
Quoi qu’il en soit, je pense que ce n’est pas le démarrage de la saison qui est assez problématique, c’est plutôt l’étalement de cette saison dans le temps qui va déterminer la nature ou le visage de la saison agricole. Mais à ce stade, c’est un phénomène épisodique, parce que c’est quand même l’une des fois que nous connaissons une canicule sur une telle durée comme ça. Du reste, la météorologie l’avait prévue et même que le ministère de la Santé avait donné l’alerte en précisant quels sont les comportements à adopter pour ne pas souffrir de cette canicule. C’est pourquoi, je pense qu’à ce stade, c’est prématuré de vouloir faire une prévision quant au devenir de la saison agricole.
: Quels conseils pourrez-vous donner aux paysans à l’heure actuelle ?
Pr JMP : Au niveau des populations rurales, les agriculteurs ont leur connaissance endogène, un savoir-faire endogène qui préside à la sélection des semences mais je pense qu’à l’allure ou les choses se profilent, il va falloir que la recherche puisse être mise à profit.
C’est également une opportunité de revoir nos espèces variétales, de sorte à adapter leur cycle au contexte climatique actuel et à venir. Dans ces conditions, c’est de mettre la science à l’épreuve de cette dynamique nouvelle qui se met en place et que le chercheur, c’est-à-dire, les agronomes, les généticiens, à partir des différentes espèces végétales traditionnelles, puissent travailler à sélectionner et à faire les différents croisements possibles permettant de disposer des variétés au rendement appréciables qui vont s’adapter à nos conditions climatiques et au contexte du sol, parce que cela dépend aussi de la nature du sol.
Les fortes chaleurs, ça entraine la perte de la végétation et si la végétation se perd, ça veut dire que le sol est exposé aux fortes chaleurs et il y a aussi que les premières pluies qui vont tomber sous le sol dégarni de végétation, bien que l’érosion hydrique va se mettre en place et dans ces conditions, il y a tout un ensemble qu’il va falloir mettre en œuvre pour lutter contre la dégradation des sols et pour lutter contre la réduction des ressources en eau.
Dans ces conditions, les populations ont des savoirs locaux qui ont déjà fait leur preuve, notamment les différentes techniques comme le zaï, les demi-lunes, les cordons pierreux, etc.
Nous pensons que les populations sont relativement aguerries pour faire face à l’adversité de la nature. Et pour accompagner les populations dans leur volonté de pouvoir produire dans les conditions assez austères, il faut que la science puisse les accompagner en élaborant de nouvelles espèces variétales qui vont avoir des rendements assez appréciables et qui s’adaptent au contexte climatique qui sont les nôtres actuellement.
Le meilleur conseil qu’on puisse leur donner, c’est de contribuer et de participer au reverdissement du Burkina, parce que c’est de ça qu’il est question aujourd’hui. Si nous arrivons, par le reboisement et tous les mécanismes de récupération des sols, cela pourrait être la solution. Parce que la végétation c’est notre meilleur compagnon pour lutter contre les réchauffements, si nous avons une végétation assez dense, elle va donc pouvoir fournir l’humidité à l’atmosphère à cause de l’élevapo-transpiration, et si l’atmosphère est chargée en humidité, il va sans dire que la quantité d’énergie qui va donc venir au niveau de la surface de la terre va s’amoindrir.
Donc, le conseil que je veux donner, ce n’est pas seulement au monde paysan, c’est à tous les citoyens, il faut travailler à reverdir le Burkina et il faut éviter de couper de façon abusive les plantes. Pour cela, il faut travailler à un changement de comportement, de mode et d’habitude de vie, de sorte à ce que le bois-énergie qui est la source principale de la dégradation de nos formations végétales, on puisse trouver des énergies alternatives. Il y a le gaz qui est préconisé dans une dynamique de pouvoir vulgariser cela et de réduire la consommation du bois-énergie. En même temps que nous travaillons à pouvoir reboiser le Burkina Faso, il faut trouver des solutions de pouvoir réduire notre consommation en bois-énergie.




