Africa-Press – Burkina Faso. Au bord de la lagune Ébrié, le comédien Fortuné a reçu un cadeau inattendu. Grâce au créateur de contenus Apoutchou National, ses fans ont mis la main à la poche et réuni 40 millions de francs CFA. Résultat: une belle villa pour l’acteur, connu notamment pour son rôle dans la série Les Nounous. L’histoire a ému beaucoup de monde. Mais elle a aussi provoqué un grand débat. Au Burkina Faso, le sujet sur la précarité des acteurs de cinéma doit aussi être posé. Franchement. Sans détour.
Tous les deux ans, Ouagadougou devient la capitale du cinéma africain. Le FESPACO attire des journalistes, des producteurs et des délégations du monde entier. On remet l’Étalon de Yennenga. On applaudit. On prend des photos. Et puis tout le monde rentre chez soi. Mais quand la fête est finie, que vivent nos acteurs et techniciens burkinabè?
La réponse est dure à entendre. Beaucoup survivent dans des conditions très difficiles avec des cachets ridicules. Certains comédiens sont payés quelques milliers de francs CFA pour une journée entière de tournage, à peine de quoi payer le transport. Les cameramen, ingénieurs du son, monteurs et éclairagistes ne s’en sortent pas mieux. Ils travaillent quand il y a du travail, et attendent des mois entre deux projets, sans revenu fixe, sans protection.
Le Burkina a pourtant offert au monde de grands noms du cinéma africain comme Gaston Kaboré, Idrissa Ouédraogo, Dani Kouyaté, Fanta Régina Nacro. Leur talent est reconnu partout. Mais avoir du talent sans avoir d’infrastructures, c’est construire sur du sable. Les salles de cinéma ont presque toutes fermé. Les télévisions achètent les films à des prix dérisoires. Et même les grandes plateformes comme Netflix, qui s’intéressent de plus en plus à l’Afrique, ne font pas encore vraiment vivre les créateurs africains.
Un beau geste, mais une mauvaise réponse
Quand un acteur tombe malade ou n’a plus de quoi vivre, des appels circulent sur Facebook et WhatsApp. Des cagnottes sont lancées. Des milliers de personnes donnent ce qu’elles peuvent. C’est beau. C’est touchant.
Mais cette solidarité cache un échec. L’échec de l’État, des institutions culturelles, des producteurs, tous ceux qui auraient dû, depuis longtemps, garantir à ces artistes des conditions de travail décentes.
Cette aide n’est pas vécue de la même façon par tout le monde. Certains acteurs sont soulagés et reconnaissants. D’autres, au contraire, ressentent de la honte. Quand on a joué les héros à l’écran pendant des années, se retrouver à « tendre la main » publiquement, c’est une humiliation difficile à avaler même quand les intentions sont bonnes.
Et puis, il y a ceux qu’on oublie complètement. Les petits rôles. Les figurants. Les techniciens sans visage connu. Eux, personne ne lance de cagnotte pour les aider. Ils disparaissent dans le silence.
Pourquoi ça ne change pas?
Les producteurs burkinabè manquent de moyens. Ils montent leurs films au jour le jour, sans financements stables. Les aides de l’État sont insuffisantes. Les soutiens étrangers sont irréguliers. Les mécènes sont rares.
Dans ce contexte, quand il faut faire des économies, c’est souvent sur le dos des acteurs et des techniciens que ça se passe. Pas toujours par mauvaise volonté, parfois juste parce qu’il n’y a pas d’autre choix.
Et surtout, il n’existe aucune convention collective dans le secteur audiovisuel au Burkina Faso. En clair, aucun texte ne fixe un salaire minimum pour un comédien ou un technicien de cinéma. Chacun se retrouve seul à négocier, sans protection, face à des employeurs qui ont plus de pouvoir que lui.
Le théâtre encore plus mal loti
Si le cinéma va mal, le théâtre, lui, se noie dans le silence et l’indifférence. Pourtant, le Burkina Faso a du talent à revendre sur les planches. Des noms comme Prosper Kompaoré et son Atelier théâtre burkinabè (ATB) ont été connus et respectés bien au-delà de nos frontières. Le Festival international de théâtre et de marionnettes de Ouagadougou a longtemps fait rayonner notre créativité.
Mais aujourd’hui, les subventions ont fondu. Les troupes n’ont parfois même pas de salle pour répéter. Elles ne peuvent pas se payer des tournées. Les comédiens de théâtre tiennent uniquement grâce à leur passion. Et la passion seule ne suffit pas à durer. Une société qui ne soutient pas les artistes qui racontent ses propres histoires finit par se laisser raconter par d’autres. Et ça, c’est aussi une question de souveraineté.
Que faire?
Les artistes eux-mêmes doivent s’organiser. Un comédien seul face à un producteur ne pèse rien. Un syndicat ou une association professionnelle forte peut négocier des cachets minimums, imposer des contrats écrits, et défendre les droits de tous. Il faut aussi que les formations artistiques apprennent aux jeunes à gérer leur carrière. Connaître ses droits, négocier un contrat, gérer son image, c’est aussi important que savoir jouer la comédie.
L’État doit prendre ses responsabilités. Le budget alloué à la culture au Burkina Faso, comme dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, est très faible. L’UNESCO recommande depuis des décennies que les gouvernements y consacrent au moins 1 % de leur budget national. On en est loin. Des artistes avec qui nous avons échangé suggèrent même que le volet culture soit séparé du ministère de la Communication, pour lui donner plus de poids et de moyens propres.
La souveraineté, nous répètent-ils, est d’abord culturelle.
Les producteurs doivent jouer le jeu. Aucun tournage ne devrait commencer sans que chaque membre de l’équipe ait signé un contrat. C’est la base. Les chaînes de télévision doivent aussi payer les œuvres à leur juste valeur, et non au rabais.
Le théâtre a besoin d’un vrai plan de relance avec des financements, des résidences de création financées, l’octroi de bourses pour les artistes, et un soutien concret pour que les troupes puissent tourner dans tout le pays.
Les entreprises et les mécènes privés ont aussi un rôle à jouer. Sponsoriser une troupe de théâtre ou financer un film local est un investissement dans l’image d’une nation. Le Burkina Faso en a grandement besoin. Des incitations fiscales pourraient encourager cet engagement.
Les prix et distinctions culturels doivent être dotés de vraies récompenses financières. Un trophée symbolique, c’est bien. Une dotation qui permet à un artiste de vivre et de créer, c’est encore mieux.
L’Afrique regorge de génie. Le Burkina Faso en est la preuve vivante. Mais ce génie mérite mieux que de survivre à coups de cagnottes et de bonne volonté.
Un acteur qui a donné vingt ans de sa vie au cinéma burkinabè mérite de vieillir dans la dignité. Un technicien du son qui a travaillé sur des dizaines de films mérite une retraite correcte. Le vrai respect qu’on doit à ces artistes, ce n’est pas l’émotion d’un soir sur les réseaux. C’est construire, sérieusement et durablement, les structures qui leur permettent de vivre de leur art aujourd’hui et pour les générations à venir.
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