Sciences/Recherche : À l’INERA-CREAF, des femmes parlent des défis du métier scientifique

Sciences/Recherche : À l’INERA-CREAF, des femmes parlent des défis du métier scientifique
Sciences/Recherche : À l’INERA-CREAF, des femmes parlent des défis du métier scientifique

À l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science célébrée chaque 11 février, lumière sur celles qui font avancer la recherche agricole au Burkina Faso. À l’INERA-CREAF, quelques chercheuses parlent de leur engagement, des défis d’un univers encore largement masculin et de l’impact de leurs travaux sur la recherche. Entre rigueur scientifique et attachement au terrain, elles incarnent une science utile, ancrée dans les réalités locales.

Au Centre de recherche environnementale, agricole et de formation (CREAF) de Kamboinsin, la science s’écrit au quotidien entre laboratoires, parcelles expérimentales et salles de formation. Mais derrière les résultats, les protocoles et les publications, les femmes scientifiques ne représentent encore que 20 % du personnel du centre. Une proportion qui témoigne d’une progression, mais aussi du chemin restant à parcourir vers une représentation plus équilibrée.

En cette Journée internationale des femmes et des filles de science, des chercheuses de l’INERA-CREAF livrent leurs parcours et leur vision d’un secteur stratégique pour le développement du Burkina Faso. Selon Dr Élisabeth Zida, phytopathologiste et maîtresse de recherche, son histoire avec l’INERA commence à l’université. À la recherche d’un stage de licence, elle se rend à Kamboinsin avec des camarades pour solliciter un encadrement. Ce premier contact débouche sur un stage, puis un contrat de six mois, renouvelé à plusieurs reprises, avant son intégration comme permanente au CNRST. Son parcours académique se consolide progressivement avec un cycle d’ingénieur finalisé, un DEA puis un doctorat. Issue d’une famille non lettrée mais ouverte à l’école, elle souligne le soutien déterminant de ses parents.

À une époque où peu de filles accédaient à l’université, poursuivre jusqu’au doctorat relevait presque de l’exception. À son arrivée au laboratoire, elle évolue dans un environnement exclusivement masculin. « Toute l’équipe était composée d’hommes », se souvient-elle. Si elle dit ne pas avoir ressenti de résistance directe, elle constate qu’elle est longtemps restée l’une des rares femmes de sa spécialité. Aujourd’hui, elles sont trois phytopathologistes en poste au sein de la recherche. Un chiffre encourageant selon elle, même si la proportion globale reste modeste.

Pour la Dr Sita Sanou, cheffe du département de production animale depuis mai 2025, les obstacles ont pris une autre forme. Après un DEUG en sciences de la vie à l’université de Ouagadougou, elle s’oriente vers l’ingénierie du développement rural à Bobo-Dioulasso. Mais les remarques sur le mariage et la maternité l’accompagnent tout au long de ses études. La durée des cycles scientifiques constitue, selon elle, un frein culturel majeur.

Une jeune fille qui s’engage dans un parcours menant au doctorat termine souvent ses études autour de 30 ans, un âge socialement sensible dans un contexte où le mariage reste central. Cette pression implicite décourage nombre de vocations. Quant à la Dr Isabelle Dabiré, économiste agricole et environnementale et directrice du CREAF, elle souligne que si les résistances frontales diminuent, les stéréotypes persistent. La conciliation entre vie professionnelle et vie familiale demeure un défi supplémentaire pour les femmes scientifiques.

Une science appliquée aux défis du pays

Au-delà des trajectoires individuelles, les travaux menés par ces chercheuses illustrent l’importance stratégique de la recherche agricole. Spécialiste des maladies des plantes, Dr Élisabeth Zida consacre ses recherches à la lutte contre les pathogènes végétaux. Champignons, bactéries et virus compromettent les rendements agricoles et fragilisent la sécurité alimentaire. Face aux limites de l’usage des produits chimiques, son équipe s’est orientée vers des solutions naturelles.

S’inspirant des plantes utilisées en médecine traditionnelle pour traiter les maladies humaines, les chercheurs testent leurs propriétés contre les agents pathogènes des cultures. Ces travaux ont permis de mettre au point des extraits végétaux capables de traiter efficacement les semences, réduisant l’incidence de certaines maladies au champ. L’approche limite les risques environnementaux et sanitaires, tout en valorisant les ressources locales. Au département de production animale, Dr Sita Sanou travaille sur la formulation de rations alimentaires adaptées aux ruminants. L’objectif est d’améliorer la productivité animale à partir de ressources fourragères locales, herbacées et ligneuses.

Les résultats se traduisent par une augmentation de la vitesse de croissance des animaux et une meilleure conversion des aliments en viande ou en lait. À travers des formations, les producteurs adoptent des pratiques d’alimentation plus efficaces, ce qui améliore leurs revenus et renforce la nutrition communautaire. Certaines innovations, comme les blocs multi-nutritionnels développés par son équipe, suscitent l’intérêt d’entreprises privées désireuses de les produire à plus grande échelle. Cette dynamique illustre le rôle de la recherche publique comme catalyseur d’initiatives économiques.

20 % de femmes scientifiques au CREAF

À la tête du centre, Dr Isabelle Dabiré coordonne des recherches couvrant la production végétale, animale, l’environnement, la gestion des ressources naturelles et les systèmes de production. Le CREAF accueille chaque année des étudiants pour des stages pratiques, contribuant ainsi à la formation de la relève scientifique. Si les femmes sont présentes dans les laboratoires, sur les parcelles expérimentales et dans les départements scientifiques, leur proportion (20 % du personnel) révèle un déséquilibre persistant. Pour Dr Isabelle Dabiré, cette situation s’explique en partie par des facteurs en amont : faible orientation des filles vers les filières scientifiques dès le secondaire, poids des stéréotypes, pression sociale liée au mariage et à la maternité. Dr Sita Sanou insiste sur l’importance de la visibilité.

Les femmes scientifiques doivent davantage participer aux conférences, publier, vulgariser leurs travaux et s’engager dans des réseaux professionnels. Toutefois, la charge mentale et les responsabilités familiales limitent souvent cette exposition. Dr Élisabeth Zida observe néanmoins une évolution positive. Au laboratoire, les stagiaires féminines sont de plus en plus nombreuses. Elle a encadré récemment plusieurs doctorantes qui se sont distinguées par la qualité de leurs travaux. La relève est en marche, même si elle reste minoritaire.

L’Association des femmes scientifiques du Burkina Faso, à laquelle participe Dr Isabelle Dabiré, œuvre à promouvoir les carrières scientifiques féminines et à sensibiliser les jeunes filles. Le mentorat apparaît comme un levier essentiel pour consolider cette progression. À l’unisson, les trois chercheuses adressent un message clair aux jeunes filles : la science n’est pas réservée aux hommes. Elle exige rigueur, persévérance et passion, mais elle offre aussi la possibilité de transformer concrètement les réalités du pays. « C’est un secteur de développement où chacun doit contribuer », rappelle Dr Élisabeth Zida. « Osez la science », encourage Dr Sita Sanou, invitant les jeunes filles à surmonter les doutes et à développer un raisonnement solide, qui deviendra une force. La directrice de l’INERA-CREAF, Dr Isabelle Dabiré, insiste sur la confiance en soi et la recherche de la performance. « C’est le travail bien fait qui distingue. »

En cette Journée internationale des femmes et des filles de science, les chiffres du CREAF rappellent que l’égalité n’est pas encore atteinte. Mais dans les laboratoires et sur les champs expérimentaux de Kamboinsin, ces femmes scientifiques démontrent que compétence, innovation et engagement n’ont pas de genre. À travers leurs recherches, elles participent à bâtir une agriculture plus résiliente, plus durable et plus adaptée aux défis climatiques et alimentaires du Burkina Faso.

Farida Thiombiano

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