Quand le cash joue à cache-cache avec la BRB

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Quand le cash joue à cache-cache avec la BRB
Quand le cash joue à cache-cache avec la BRB

Africa-Press – Burundi. Des détenus libérés de la prison de Murembwe n’arrivent pas à retourner dans leurs provinces respectives, faute de frais de transport. Certaines autorités administratives et la police indiquent que certains ex-détenus sont source d’insécurité et demandent à la direction générale des affaires pénitentiaires d’assurer leur transport vers leurs provinces d’origine.

O.N. est client au sein d’une microfinance à Bujumbura. Le 3 février dernier, ce jeune fonctionnaire de l’Etat s’était présenté au niveau de sa structure pour retirer de l’argent : « Ce n’était pas un gros montant d’argent. C’était juste un montant de 100.000 BIF et c’est la chance que j’ai eu ce jour-là parce qu’au guichet, il nous avait été signifié qu’il était impossible d’opérer un retrait excédant ce montant-là.»

Contrairement à O.N., des clients venus donc retirer de plus gros montants d’argent sont rentrés bredouille. C’est le cas de P. S. : « J’étais venu retirer 3.000.000 BIF. Je m’apprêtais à lancer une commande pour mon business d’articles ménagers. On m’a dit que le montant qui nous était autorisé pour le retrait ne devait aller au-delà de 100.000 BIF. Qu’est-ce que j’allais pouvoir faire avec une aussi petite quantité d’argent ? En plus, comment peuvent-ils m’empêcher de retirer de l’argent de mon propre compte ? », s’exclame ce petit commerçant en colère qui témoigne que les agents de la structure leur ont dit de revenir ultérieurement.

Cette colère est aussi partagée par S.A. venue retirer ce jour-là la somme d’un million de BIF pour payer l’université de son fils : « Comment une institution financière en vient-elle à manquer de liquidités ? Le plafond de 100.000 BIF couvrait à peine un dixième de la somme que je voulais retirer de mon compte propre. C’est hallucinant ! »

Une mesure qui fait fuir les grands opérateurs économiques

X.M. est cadre dans une banque commerciale à Bujumbura. Dans sa chemise blanche et sa cravate à rayures rouges, le cinquantenaire explique que le manque de liquidités est réel aujourd’hui dans beaucoup d’institutions financières et avance les raisons d’une telle situation : « En janvier dernier, la BRB a pris une mesure qui limite fortement les retraits d’argent. Pour un retrait journalier, le retrait ne doit excéder la somme de 15.000.000 BIF. Pour le mois, le retrait ne doit aller au-delà de 100.000.000 BIF.»

Pour ce cadre bancaire, cette mesure est bonne mais mérite quelques retouches : « Imaginez les gens qui font de l’achat de matériaux de construction ou de quincaillerie. Ceux-là doivent passer des commandes qui doivent parfois aller jusqu’à 30.000$, ce qui équivaut presque à 120.000.000 BIF. Avec un retrait mensuel qui ne doit dépasser 100.000.000 BIF, il faudrait à un tel opérateur économique plus d’un mois pour retirer la totalité de la somme qu’il désire. Donc, ce plafonnement aurait dû être fixé suivant les types de clients de la banque.»

Il revient ensuite sur la mesure de la Banque centrale qui recommande notamment l’usage des chèques : « Les chèques n’ont aucune valeur aux yeux d’un bon nombre de nos concitoyens qui vont toujours opter pour du liquide. » Celui qui fut directeur d’agence indique, en outre, qu’une grande majorité des grands opérateurs économiques préfèrent manipuler du cash : « Beaucoup d’opérateurs économiques qui ne veulent pas honorer leurs engagements fiscaux vont toujours avoir recours à de la monnaie liquide pour éviter toute traçabilité.

Et quand de telles mesures sont prises, ils vont conserver leur argent chez eux au moyen d’un coffre-fort et au moment de passer des commandes, ils iront au marché noir pour se procurer les devises dont ils ont besoin. Ce qui alimente la spéculation.»

Sur l’annonce faite par le chef de l’Etat qui menace de changer les billets comme moyen de décourager la thésaurisation, celui qui œuvre dans le secteur bancaire depuis près de trente ans est catégorique : « Il n’aurait pas dû annoncer qu’il compte le faire. Il aurait dû agir avant et attendre les concernés au tournant ! »

Prosper Niyoboke : « Nous sommes confrontés à une économie spéculative et non créative »

L’expert économiste évoque les raisons qui amènent beaucoup de grands opérateurs économiques à pratiquer la thésaurisation : « Ils n’ont plus confiance en la monnaie burundaise. Et parce qu’ils ont perdu confiance en cette monnaie dont ils constatent la forte dépréciation, ils vont pratiquer la thésaurisation et rafler le peu de devises disponibles sur le marché noir qui auraient servi à financer le secteur productif.»

Et de préciser que la thésaurisation prend plusieurs formes. «Contrairement à ce qu’on pense, la thésaurisation ne consiste pas toujours à conserver l’argent chez soi. Cela peut consister en l’achat de terrain ou d’une maison. C’est l’un des moyens les plus sûrs de protéger son patrimoine financier de la dépréciation de la monnaie. Et cela est néfaste pour l’économie car c’est de l’argent qui n’est pas investi dans le secteur productif.»

D’après lui, qui dit thésaurisation, dit éviction de l’activité bancaire. « Priver les banques des bénéfices de leur activité économique de la part de grands opérateurs économiques- qui vont conserver leur monnaie en devise étrangère à leur domicile- a un impact énorme sur le système économique. Car ce sont eux qui font grimper le taux des devises sur le marché noir», explique-t-il.

Pour M. Niyoboke, c’est là qu’intervient la mission régulatrice de la BRB : « Quand la BRB prend ce genre de mesures, c’est pour s’assurer qu’il n’y ait pas une grande masse monétaire en dehors du circuit bancaire qui servira à aller acheter le peu de devises disponibles au marché noir destiné à financer le secteur productif. N’oublions pas que nous sommes confrontés à une économie spéculative et non créative.»

L’économiste recommande enfin l’usage des remises chèques, des virements de compte à compte ainsi que les services financiers numériques. « La BRB veut limiter la manipulation de l’argent liquide en vue de contrôler ces grands opérateurs économiques qui alimentent le marché noir tout en faisant grimper les prix des devises étrangères.

A titre d’exemple, si cinq grands opérateurs économiques font des retraits en cash en même temps pour aller vers le marché noir à la quête de devises, cela fera grimper le prix du dollar», conclura-t-il.

L’argent liquide, voilà l’ennemi

Dans un communiqué de la BRB datant du 13janvier dernier, la Banque centrale prévoit désormais que tout détenteur de compte auprès d’un établissement de crédit ou d’une institution de microfinance ne peut retirer en cash qu’un montant inférieur ou égal à 15.000.000 BIF par jour et 100.000.000 BIF par mois. Il n’est en outre autorisé de verser en cash qu’un montant inférieur ou égal à 20.000.000 BIF. Au-delà de ce plafond, la Banque de la République du Burundi stipule qu’il faut justifier l’origine des fonds.

De même, pour les opérations de gros montants au-delà des plafonds susmentionnés, et même celles de petits montants, la BRB invite le public à réduire autant que possible la manipulation du cash en exploitant les autres produits et services financiers à sa disposition notamment les remises chèque, les virements de compte à compte ainsi que les services financiers numériques.

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