Jean Hatzfeld : « Je n’essaie pas de comprendre »

Jean Hatzfeld : « Je n’essaie pas de comprendre »
Jean Hatzfeld : « Je n’essaie pas de comprendre »

Africa-PressCôte d’Ivoire. Plus de vingt ans après son premier livre consacré au génocide des Tutsi, en 1994, au Rwanda, le magnifique Dans le nu de la vie (Seuil, 2000), Jean Hatzfeld continue d’affronter la question du Mal radical. Lui qui avait déjà recueilli la parole des victimes et des bourreaux redonne aujourd’hui voix aux quelques Hutu qui ont sauvé des Tutsi pendant l’extermination. Pour écrire Là où tout se tait, il est retourné, une fois encore, sur les collines de Nyamata, dans cette région du Bugesera qu’il arpente avec une hardiesse intacte, une sensibilité admirable. Celles d’un grand reporter qui, pour faire face à l’horreur absolue, a trouvé refuge dans la littérature.

Vers la fin du livre, Sylvie, une assistante sociale qui a survécu au génocide, vous demande pourquoi vous posez toutes ces questions. « Est-ce qu’il y a quelque chose à comprendre ? », dit-elle. Que pourriez-vous répondre ?

Je répondrais « non ». J’avais un très bon copain qui s’appelait Serge Daney [journaliste et critique de cinéma, mort en 1992]. Il me disait : « Toi, ta chance, c’est que t’es pas intelligent et que tu le sais. » Quand tu es trop intelligent, tu veux toujours des réponses. Moi, je n’essaie pas de comprendre. Je décris. Je pose des questions et je retranscris. Cette histoire me passionne parce que je ne trouve pas de réponses. Tous les gens qui travaillent sur un génocide disent ça. C’est vertigineux, on ne trouve pas les tenants et les aboutissants de l’extermination, on est face à quelque chose qui ne vous laisse pas tranquille, et qui vous donne du travail, si je puis dire, un travail de réflexion et d’écriture.

Puisque vous avez maintenant du recul, comment voyez-vous ce qui a été votre propre impulsion, au tout début de ce travail ?

Au départ, il y a un sentiment d’échec. J’étais allé au Rwanda comme journaliste, et j’en étais revenu avec le sentiment que j’avais tout foiré, comme tous mes confrères. On avait parlé de l’exode des Hutu, des casques bleus, mais ces gens qui avaient été « coupés », on était passés à côté d’eux. Beaucoup de journalistes qui étaient au Rwanda avaient couvert des guerres, ils s’imaginaient que les victimes seraient comme celles qu’ils avaient connues au Congo, en ex-Yougoslavie ou au Liban, des victimes qui auraient envie de parler, d’accuser, de réclamer. Et là, ils voyaient des gens qui ne voulaient pas parler, qui n’avaient pas confiance dans leur mémoire, qui avaient honte. Or, moi, j’avais lu Primo Levi, non seulement Si c’est un homme [1947 ; Julliard, 1987], mais aussi Les Naufragés et les Rescapés [Gallimard, 1989], et je savais que, quand quelqu’un a été animalisé, il s’abîme dans la faiblesse, la peur de ne pas être cru, la tentation de s’effacer : en 1945-1946, les rescapés des camps nazis s’étaient retirés de l’histoire, ils n’existaient pas, on ne leur donnait même pas de noms.

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