Militariser le Sahel ne Vaincra pas le Terrorisme

7
Militariser le Sahel ne Vaincra pas le Terrorisme
Militariser le Sahel ne Vaincra pas le Terrorisme

Ayodele S Owolabi

Africa-Press. Les frappes aériennes américaines, la rivalité entre blocs militaires et la concurrence entre parrains étrangers redessinent la sécurité en Afrique de l’Ouest et rapprochent les États d’un conflit.

Après avoir lancé, le 25 décembre, ce qu’il a qualifié de « frappe puissante et meurtrière contre la racaille terroriste de l’EI [ISIL] » dans le nord-ouest du Nigeria, le président des États-Unis Donald Trump a promis « beaucoup d’autres », réaffirmant que les États-Unis « ne permettront pas au terrorisme islamiste radical de prospérer ». Ces frappes sont intervenues moins d’une semaine après que l’Alliance des États du Sahel (AES), récemment créée, a mis sur pied une force militaire conjointe de 5 000 hommes, présentée comme un symbole d’autonomie sécuritaire et d’autosuffisance collective, dans un effort coordonné pour combattre les groupes terroristes au sein de ses États membres. Elles ont aussi suivi les démarches de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO/ECOWAS), qui a élaboré un plan ambitieux annoncé en août 2025 visant à activer une force conjointe antiterroriste de 260 000 hommes, soutenue par un budget annuel proposé de 2,5 milliards de dollars destiné à la logistique et au soutien des premières lignes.

Si ces évolutions peuvent être présentées par leurs promoteurs comme des étapes décisives contre le terrorisme, rien n’indique véritablement qu’une escalade militarisée à elle seule puisse vaincre les groupes armés au Sahel. Elles signalent plutôt une militarisation accélérée de la région. Cela alimente non seulement des tensions géopolitiques émergentes en Afrique de l’Ouest, mais, plus important encore, rapproche le Sahel d’un conflit armé interétatique, faisant peser des risques bien plus graves sur la paix et la stabilité régionales.

D’une amitié à la discorde

Jusqu’en 2021, les opérations de contre-insurrection et de lutte antiterroriste au Sahel étaient régies par une architecture de sécurité faiblement coordonnée et non hiérarchisée, fondée sur la coopération diplomatique et militaire entre acteurs régionaux et extra-régionaux. Cette architecture rassemblait la CEDEAO, l’Union européenne, les Nations unies, l’Union africaine, des puissances extérieures comme les États-Unis et la France, ainsi que des puissances régionales telles que l’Algérie et le Nigeria, la CEDEAO jouant un rôle central de coordination.

Un exemple typique fut la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine en 2013, organisée par la CEDEAO en collaboration avec l’UA, l’ONU et la France pour faire face aux rebelles touaregs et aux groupes armés alliés dans le nord du Mali. Plus marquante encore, la force antiterroriste du G5 Sahel financée par l’UE, qui réunissait des troupes africaines et européennes et a opéré entre 2017 et 2023. Bien que ces dispositifs aient souvent été marqués par des tensions, une concurrence et des résultats inégaux, ils fonctionnaient dans un cadre sécuritaire partagé qui limitait la confrontation directe entre États.

Cet équilibre a été bouleversé après le coup d’État de 2023 au Niger. En menaçant d’employer la force pour rétablir l’ordre constitutionnel, la CEDEAO a franchi un seuil politique qui a transformé son rôle: d’intermédiaire, elle est devenue un adversaire perçu aux yeux de la junte nigérienne. Cette menace a été largement interprétée comme un acte d’agression, et elle a eu un effet catalyseur. En réaction, les dirigeants militaires du Niger, aux côtés de leurs homologues du Mali et du Burkina Faso, ont entrepris de créer l’Alliance des États du Sahel dans une volonté délibérée de reprendre la main sur l’autonomie sécuritaire, de démanteler le régime multilatéral de sécurité existant et de rompre avec des partenaires de longue date, dont la CEDEAO, l’UE, les États-Unis et la France.

Fait notable, l’AES institutionnalise un pacte de défense mutuelle qui entérine cette rupture avec l’ordre multilatéral précédent en présentant explicitement la CEDEAO et ses partenaires occidentaux comme des menaces pour la souveraineté et la sécurité nationale de ses États membres. Au-delà d’approfondir la fracture entre anciens alliés, cette posture signale un basculement dangereux vers la « sécuritisation » des États voisins, faisant renaître le spectre d’un conflit interétatique en Afrique de l’Ouest, phénomène largement absent depuis les années 1990.

Des tensions géopolitiques émergentes

En rompant ses liens sécuritaires avec l’Occident, l’AES s’est tournée vers la Russie comme partenaire sécuritaire principal, afin de contrebalancer des décennies d’influence américaine et européenne en Afrique de l’Ouest, signe d’un approfondissement — encore évolutif — de la coopération avec Moscou. Si ces choix stratégiques reflètent une posture d’auto-assistance et une préférence croissante pour des alliés non conventionnels, ils intensifient également les tensions géopolitiques dans l’ensemble de la région.

Le rôle militaire du Nigeria dans la neutralisation d’une tentative de coup d’État au Bénin voisin a été salué comme une grande victoire pour la CEDEAO. Mais lorsque, deux jours plus tard, un avion C-130 de l’armée de l’air nigériane a effectué un atterrissage d’urgence au Burkina Faso, l’AES y a vu une violation de son espace aérien et de sa souveraineté, autorisant son armée de l’air à neutraliser tout appareil impliqué dans de nouvelles violations. Les tensions se sont accrues après des informations selon lesquelles la France aurait fourni au Nigeria un appui de surveillance et de renseignement durant l’intervention au Bénin, alimentant la crainte d’un retour de Paris dans le paysage sécuritaire de l’AES. Avec la volonté du Nigeria d’étendre désormais sa coopération sécuritaire avec les États-Unis après les frappes de Noël, les enjeux se sont encore accrus pour l’AES. Bien que visant des combattants opérant dans le nord-ouest du Nigeria, ces frappes semblent calculées pour renforcer la légitimité stratégique des États-Unis comme acteur antiterroriste dans la région, et pourraient ouvrir la voie à d’autres opérations dans le nord-est du Nigeria, où l’ISWAP et Boko Haram restent actifs.

Compte tenu de l’influence du Nigeria au sein de la CEDEAO, ce partenariat sécuritaire émergent avec Washington est susceptible de façonner la capacité opérationnelle de la force proposée de 260 000 hommes. Cela ne présage rien de bon pour l’AES, déterminée à protéger ses États membres de l’influence sécuritaire occidentale au nom de la souveraineté. Comme les forces de la CEDEAO seraient déployées dans des États au cœur de la violence terroriste, de nombreux engagements auraient lieu dans des zones proches des territoires de l’AES. Les troupes de l’AES opérant également dans ces zones, des affrontements militaires entre les deux camps deviennent plus probables, notamment en raison de frontières poreuses et d’environnements de combat fluides. Étant donné que les frappes de Noël auraient, selon des informations, touché des cibles non intentionnelles, le risque que de futures frappes aériennes d’une CEDEAO soutenue par les États-Unis débordent sur le territoire de l’AES ne peut être écarté. À des fins de dissuasion, l’AES pourrait chercher à s’appuyer sur le soutien militaire russe, faisant écho aux logiques de brinkmanship sécuritaire de l’ère de la guerre froide.

Conséquences pour la stabilité régionale

Sans réconciliation entre l’AES et la CEDEAO, deux risques majeurs pèsent sur la paix et la stabilité régionales. Premièrement, la montée des tensions géopolitiques pourrait entraîner des confrontations militaires interétatiques directes entre États membres des deux blocs, plongeant potentiellement l’Afrique de l’Ouest dans une guerre régionale. Un tel conflit ne servirait les objectifs antiterroristes d’aucun camp. Au-delà de dévaster la région, il créerait un espace propice à l’expansion des groupes armés, dans un contexte de réponses sécuritaires fragmentées et distraites. Deuxièmement, l’impasse risque de transformer l’Afrique de l’Ouest en nouveau théâtre de rivalité entre grandes puissances: une AES soutenue par la Russie d’un côté, et une CEDEAO soutenue par les États-Unis et la France de l’autre. Dans le cadre d’une « nouvelle guerre froide » émergente, l’usage du veto de ces acteurs globaux au Conseil de sécurité de l’ONU pourrait compliquer davantage le règlement des conflits, avec des conséquences profondément déstabilisatrices pour la région.

L’AES et la CEDEAO sont désormais face à un choix tranché: raviver une politique de blocs à la manière de la guerre froide en Afrique de l’Ouest alors que la région glisse vers le chaos, ou négocier une sous-coalition sécuritaire qui place la sécurité humaine au même niveau que la souveraineté nationale. Quelle que soit la perception de l’AES à l’égard de la CEDEAO, il revient à cette dernière de gérer les conséquences non intentionnelles de l’escalade. S’il existe peu d’indices montrant que l’AES est prête à coopérer directement avec une CEDEAO adossée à l’Occident sur la lutte antiterroriste, la CEDEAO pourrait engager une démarche diplomatique afin de négocier un concept d’opérations garantissant le respect de la souveraineté de l’AES. En tant qu’organisation régionale la plus expérimentée en matière de sécurité, la CEDEAO en a la capacité diplomatique. Pour progresser, les États membres francophones de la CEDEAO devraient prendre l’initiative, tandis que le Nigeria exercerait son influence de manière plus discrète. La capacité de la CEDEAO à reprendre la maîtrise de son agenda sécuritaire et à définir les modalités de l’engagement extérieur façonnera non seulement l’avenir de l’Afrique de l’Ouest, mais aussi celui du continent tout entier.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici