Africa-Press. Le conflit pour l’influence en Afrique ne se limite plus aux ressources naturelles, mais s’étend également aux “données de santé” des citoyens. Par sa décision récente de refuser la subvention américaine de 109 millions de dollars, le Ghana a envoyé un message clair: la souveraineté nationale ne se négocie pas contre un soutien financier.
Ce rapport met en lumière les coulisses du différend technique et juridique entre Accra et Washington, et examine comment les données sont devenues un outil de lutte contre les épidémies, transformées en champ de bataille diplomatique redéfinissant les contours de la résistance africaine face aux pressions extérieures.
Confidentialité des données
Dans une tentative d’obtenir un nouvel accord, le Ghana a rejeté une proposition d’accord sanitaire avec les États-Unis en raison de préoccupations concernant la confidentialité des données, devenant ainsi le dernier pays africain à se retirer d’un accord pour des raisons similaires.
L’accord prévoyait des clauses permettant à 10 entités américaines d’accéder à des données de santé sensibles au Ghana sans garanties et sans nécessité de consentement préalable, selon les propos du directeur exécutif de l’Autorité de protection des données du Ghana, Arnold Kafaru.
L’accord ne se limite pas au partage des données proposées, mais inclut également des données descriptives, des tableaux de bord, des outils de reporting, des modèles de données et des dictionnaires de données, a-t-il ajouté.
Le problème réside dans le fait que Washington a dépassé le cadre d’accès aux données demandé dans l’accord entre les deux pays. Kafaru a convenu que cela “dépassait de loin ce qui est habituellement requis”.
Washington n’a pas non plus révélé les détails des négociations bilatérales. Un porte-parole du département d’État américain, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a déclaré: “Nous continuons à chercher des moyens de renforcer le partenariat bilatéral entre nos deux pays”.
Le Ghana maintient sa position, affirmant qu’il n’a pas consenti à l’utilisation des données, considérant que l’accès à ces données équivaut à donner à une entité étrangère accès aux données de santé des individus.
Surtout que l’accord proposé, d’une valeur d’environ 300 millions de dollars, permettrait d’identifier les individus si cela était jugé nécessaire pour les données de santé sensibles.
Bien que le Ghana aurait reçu environ 109 millions de dollars de financement américain sur cinq ans, avec des investissements supplémentaires provenant du gouvernement ghanéen, ses inquiétudes grandissent, car ces accords manquent souvent de garanties suffisantes pour l’utilisation des données et sont parfois restrictifs quant à ceux qui reçoivent de l’aide – comme c’est le cas au Nigeria, où les États-Unis se sont engagés à soutenir principalement les prestataires de soins de santé affiliés aux églises chrétiennes.
Approche “L’Amérique d’abord”
Du partenariat à la conditionnalité, la position ghanéenne n’est pas isolée dans un changement radical de la politique étrangère américaine. Sous l’approche “L’Amérique d’abord” adoptée par l’administration du président Donald Trump concernant le financement de la santé mondiale, Washington a conclu des accords similaires avec plus de 30 pays, principalement sur le continent africain.
Cette nouvelle approche, lancée à la fin de l’année dernière, est devenue un substitut aux accords de santé précédents gérés par l’Agence américaine pour le développement international (USAID), qui a été démantelée.
**L’attrait du financement face au piège de la souveraineté**: La nouvelle stratégie américaine repose sur l’octroi de centaines de millions de dollars pour compenser le manque d’aide, ciblant les pays africains les plus touchés pour soutenir leurs systèmes de santé et lutter contre les épidémies.
Cependant, cet attrait financier se heurte à un mur de “souveraineté numérique”, soulevant des questions juridiques et éthiques sur les contreparties exigées.
**Contagion du refus continental**: Accra n’est pas la seule à résister sur le plan diplomatique. En février dernier, les autorités du Zimbabwe ont fermement rejeté la proposition américaine, justifiant cela par des questions de justice, de souveraineté et de confidentialité des données de santé.
Dans le même ordre d’idées, des rapports indiquent que la Zambie a déjà commencé à exercer des pressions pour s’opposer à certaines clauses de son accord, signalant la formation d’un front africain refusant l’échange entre “santé publique” et “confidentialité nationale”.
Résistance diplomatique
Les ambitions américaines ne se limitent pas aux données numériques, mais s’étendent également aux “ressources biologiques”. Un porte-parole du gouvernement zimbabwéen a révélé que Washington avait demandé l’accès à des “échantillons de pathogènes” pour une durée allant jusqu’à 25 ans, sans garanties de partage des innovations médicales qui en découleraient. Cet “échange inéquitable” a transformé les pays africains, selon le Zimbabwe, en fournisseurs de “matières premières scientifiques” sans bénéfice réel pour leurs populations en période de crise.
Ces accords obligent les pays africains à se conformer aux approbations réglementaires américaines pour les médicaments et les nouvelles technologies, consolidant ainsi une dépendance totale au système réglementaire américain. Au Rwanda, l’accord stipule explicitement une augmentation de la participation du secteur privé américain, tandis que des militants au Kenya (comme l’Union Cofek) ont averti que le pays risque de “céder le contrôle stratégique” de ses systèmes de santé et de son infrastructure numérique à des entités étrangères.
Les accords incluent une clause obligeant les pays africains à augmenter progressivement leur financement local pour remplacer l’investissement américain qui diminuera chaque année, avec la menace de retirer le financement en cas d’échec. Cela est perçu par les observateurs comme un fardeau financier irréaliste visant à “démanteler l’aide” et à la transformer en un fardeau national.
En fin de compte, la position ghanéenne représente un “point d’ancrage” dans la transformation continentale. Alors que des pays comme le Nigeria ont été accusés de passer des accords qui perpétuent la discrimination sectaire (en soutenant les églises chrétiennes), et que des pays comme le Kenya ont choisi de recourir à la justice pour stopper l’exécution de l’accord, le Ghana a présenté un modèle de résistance technique et institutionnelle.
Le modèle ghanéen révèle que la résistance africaine ne repose plus sur le simple rejet du financement, mais sur la redéfinition de ses conditions, où les données de santé se transforment d’un outil de sauvetage en un enjeu de souveraineté aussi important que les ressources naturelles.





