Africa-Press. Dans un contexte régional et international très sensible, la présidente de Tanzanie, Samia Suluhu, a entamé une visite d’État de trois jours en Russie, à l’invitation du président Vladimir Poutine, une démarche qui semble aller au-delà d’une simple étape diplomatique ordinaire. Cette visite, la première d’un président tanzanien à Moscou depuis celle du père fondateur Julius Nyerere en 1969, intervient alors que les pressions occidentales sur le gouvernement de Suluhu s’intensifient, soulevant des questions sur un éventuel tournant stratégique dans son positionnement international ou sur une simple volonté de diversifier ses options et partenariats extérieurs.
Au Kremlin, Suluhu a qualifié la visite d’« historique », tandis que Poutine a appelé à renforcer la coopération économique et à accroître le volume des échanges commerciaux entre les deux pays, signalant une volonté mutuelle d’élargir des relations qui ont été relativement limitées pendant des décennies par rapport aux relations traditionnelles de la Tanzanie avec l’Occident et la Chine.
Cependant, derrière le protocole et les questions économiques, la visite s’inscrit dans un contexte politique plus complexe, mêlant pression occidentale, concurrence russe pour l’influence en Afrique et désir de la Tanzanie de maintenir une certaine marge d’indépendance politique.
Une visite chargée d’un héritage historique
La visite revêt une signification politique particulière, étant la première du genre depuis plus d’un demi-siècle, lorsque le président tanzanien décédé Julius Nyerere a visité Moscou au plus fort de la guerre froide.
Sous Nyerere, la Tanzanie a suivi une politique socialiste connue sous le nom de **« Ujamaa »**, tout en maintenant une politique de non-alignement visant à équilibrer les grandes puissances et à ne pas se soumettre à un bloc international. Malgré une coopération antérieure avec l’Union soviétique, Dar es Salaam a veillé à ne pas rompre avec l’Occident.
Aujourd’hui, la visite de Suluhu semble raviver cet héritage diplomatique fondé sur la pluralité des partenaires, mais dans un environnement international plus complexe, marqué par une intensification de la concurrence entre la Russie et l’Occident pour l’influence sur le continent africain.
Pressions occidentales poussant vers de nouvelles options
La visite à Moscou intervient à un moment où le gouvernement de Suluhu fait face à des critiques et à des pressions croissantes de la part des capitales occidentales, notamment après les élections présidentielles qui se sont tenues le 29 octobre 2025.
Les États-Unis ont annoncé une révision de leurs relations avec la Tanzanie et ont imposé des sanctions à un haut responsable de la sécurité accusé d’être impliqué dans la torture de militants politiques, tandis que des législateurs américains ont discuté d’un projet de loi menaçant de geler une partie de l’aide économique et sécuritaire.
Ces pressions prennent une importance particulière compte tenu de l’ampleur de la relation entre les deux parties, les États-Unis étant le plus grand partenaire de développement de la Tanzanie, avec une aide estimée à environ un milliard de dollars par an, couvrant la santé, l’éducation, les infrastructures et la coopération sécuritaire.
L’Union européenne a également gelé un financement de développement de 156 millions d’euros, considéré comme un message politique lié aux préoccupations concernant la détérioration des droits de l’homme et des libertés politiques.
Ces développements sont survenus après des élections qui ont suscité un large débat, suite à l’annonce de la victoire de Samia Suluhu avec 98 % des voix selon les résultats officiels, suivie de manifestations et d’épisodes de violence. Des rapports gouvernementaux ont fait état de plus de 500 personnes tuées lors des troubles, sans désigner de responsable précis.
Dans ce contexte, des observateurs estiment que l’ouverture vers la Russie pourrait être pour le gouvernement de Suluhu un moyen de réduire sa dépendance à l’égard de l’Occident et d’envoyer un message politique indiquant que la Tanzanie dispose d’alternatives et d’autres partenaires.
Moscou: soutien politique et opportunité d’influence
Du côté russe, la visite de Suluhu ne semble pas sans importance, malgré la limitation des intérêts économiques actuels entre les deux pays.
Poutine a été l’un des premiers dirigeants à féliciter Suluhu après les élections, tandis que la mission d’observation russe a qualifié le processus électoral de conforme aux « normes internationales », un avis qui s’est opposé aux critiques occidentales sévères.
La Russie a également été le premier pays à envoyer une délégation de haut niveau en Tanzanie après les élections, dirigée par Sergey Kiriyenko, vice-président de l’administration présidentielle russe, un geste interprété par des observateurs comme un soutien politique précoce au nouveau gouvernement.
Pour Moscou, qui cherche à élargir sa présence en Afrique depuis le déclin de l’influence des puissances occidentales dans certaines régions, établir un partenariat avec la Tanzanie, qui possède un poids politique et économique en Afrique de l’Est, revêt une valeur politique et symbolique.
Certains analystes estiment que la Russie pourrait tirer parti d’un tel rapprochement dans les forums internationaux, même par le biais de positions plus neutres de la part de la Tanzanie lors de votes sensibles liés à la guerre en Ukraine ou aux sanctions occidentales.
L’économie: le principal sujet de la visite
Malgré les arrière-plans politiques, le gouvernement tanzanien tente de présenter la visite comme un mouvement principalement économique, et non comme un nouvel alignement géopolitique.
Selon la présidence tanzanienne, les accords à venir porteront sur des domaines tels que l’enseignement supérieur, les sciences et la technologie, l’investissement, ainsi que les technologies de l’information et de la communication, en plus de discussions plus larges sur le commerce, l’énergie, l’exploitation minière, l’agriculture, les infrastructures et le tourisme.
Le volume des échanges commerciaux entre les deux pays s’élève à environ 307,5 millions de dollars par an, un chiffre qui reste limité par rapport aux partenaires traditionnels de la Tanzanie, mais qui reflète un potentiel de croissance important.
Le secteur minier se distingue comme l’un des domaines les plus prometteurs pour la coopération, compte tenu des énormes réserves de la Tanzanie en or, graphite, charbon, uranium, nickel et minéraux rares.
Dans ce domaine, la Tanzanie pourrait bénéficier de l’expertise russe en matière d’extraction et de traitement des minéraux, non seulement par l’exportation de matières premières, mais aussi par la création d’installations de raffinage et la formation de techniciens locaux, en accord avec les plans du gouvernement visant à renforcer l’industrialisation locale.
Le projet de mine d’uranium commun, dont on parle depuis plus d’une décennie, est l’un des rares projets concrets entre les deux parties, malgré son retard dans sa mise en œuvre.
Un autre indicateur de l’accroissement des relations est l’annonce par la compagnie aérienne tanzanienne de projets de lancement de vols directs entre Dar es Salaam et Moscou avant la fin de l’année, tandis qu’un conseil d’affaires Russie-Tanzanie a été établi au début de cette année pour renforcer les échanges commerciaux et d’investissement.
Un test pour la politique de non-alignement
Cependant, la question la plus pressante soulevée par la visite concerne la position de la Tanzanie dans la carte des alignements internationaux.
Depuis des décennies, le pays a maintenu une politique étrangère fondée sur le non-alignement, évitant de s’engager dans des polarités extrêmes entre les grandes puissances. Ainsi, certains observateurs estiment que la visite à Moscou ne signifie pas nécessairement un renversement de la politique de Dar es Salaam, mais plutôt un effort pour élargir sa marge de manœuvre politique et économique.
Dans un monde marqué par une concurrence croissante entre l’Est et l’Ouest, de nombreux pays africains adoptent une politique de diversification des partenariats pour éviter de dépendre d’un seul acteur et renforcer leur pouvoir de négociation.
De ce point de vue, la visite de Suluhu en Russie pourrait être considérée comme une extension de cette approche, plutôt qu’un abandon de celle-ci.
Un tournant stratégique ou un pragmatisme politique?
Jusqu’à présent, il est difficile d’affirmer que la Tanzanie est en train de connaître un changement radical dans ses alliances internationales. Les relations économiques et institutionnelles avec l’Occident restent beaucoup plus profondes que celles avec la Russie, et les intérêts de développement de Dar es Salaam rendent difficile l’abandon des partenaires occidentaux.
Cependant, la visite reflète clairement la volonté du gouvernement tanzanien de diversifier ses options extérieures, surtout face aux pressions politiques croissantes.
En fin de compte, la visite à Moscou pourrait ne pas être une déclaration d’un nouvel alignement, mais plutôt un message politique calculé: la Tanzanie reste attachée à sa politique de non-alignement, mais souhaite également élargir son réseau de partenariats internationaux, afin de ne pas rester prisonnière d’un seul partenaire ou des pressions d’un bloc particulier.





