Blackout Sur Les Réseaux Sociaux: Dégâts Économiques Et Politiques

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Blackout Sur Les Réseaux Sociaux: Dégâts Économiques Et Politiques
Blackout Sur Les Réseaux Sociaux: Dégâts Économiques Et Politiques

Africa-Press – Gabon. Éteindre les réseaux sociaux d’un pays pour contenir les dérapages de quelques activistes: fermeté assumée ou crispation face à une contestation numérique? En actionnant l’interrupteur général, la HAC ne suspend pas seulement des plateformes: elle touche l’économie digitale et ouvre un débat aux enjeux économiques, juridiques, politiques et internationaux. Fallait-il éteindre toute la ville pour étouffer quelques incendies?

La sentence est tombée, sèche, administrative, implacable: suspension immédiate des réseaux sociaux sur toute l’étendue du territoire, jusqu’à nouvel ordre. En quelques lignes, l’État a appuyé sur l’interrupteur. Officiellement, il s’agit de protéger l’ordre public et l’unité nationale. En réalité, c’est une démonstration de force. Et toute démonstration de force a un prix.

L’économie frappée au cœur invisible

On réduit trop facilement les réseaux sociaux à un simple vacarme numérique. C’est une erreur d’analyse. Ils sont devenus une infrastructure économique parallèle. Boutiques Instagram, commandes WhatsApp, prospection Facebook, publicités sponsorisées: une part croissante du commerce urbain vit, respire et encaisse grâce à ces canaux. Couper les réseaux, ce n’est pas faire taire des commentaires. C’est couper des sources de revenus.

Les chiffres ne relèvent pas du fantasme militant. Avec un PIB 2024 estimé entre 20 et 22 milliards USD selon la Banque mondiale, et les analyses de la GSMA sur le poids de l’économie mobile en Afrique subsaharienne (2023), on parle de flux hebdomadaires se chiffrant en milliards de francs CFA transitant directement ou indirectement par ces plateformes. Ce ne sont pas des “likes”. Ce sont des recettes quotidiennes, des stocks écoulés, des fournisseurs réglés, des loyers honorés.

La coupure ne détruit pas immédiatement la valeur: elle la met sous cloche. Mais dans une économie où la trésorerie est journalière, où beaucoup vivent du chiffre du jour, la suspension équivaut à une asphyxie. On ne ralentit pas l’activité: on prive des milliers d’acteurs de leur oxygène financier.

Punition collective, tension prévisible

Socialement, l’impact est frontal. Les réseaux ne sont plus un divertissement: ce sont des places publiques numériques. Les fermer, c’est cadenasser la cité. Officiellement, on vise des « abus ». En réalité, on neutralise tout le monde. La ligne entre régulation et sanction collective devient dangereusement floue.

L’expérience internationale est claire: une coupure ne fait pas taire l’information, elle la radicalise. On ne supprime pas les flux, on les déplace. En quelques heures, les VPN prolifèrent. Les discussions migrent vers des espaces fermés, chiffrés, moins traçables et donc moins maîtrisables. Le débat ne disparaît pas ; il se disloque. Ce qui était bruyant mais visible devient discret, opaque, potentiellement plus inflammable.

C’est un paradoxe redoutable: en cherchant à contenir le tumulte, on le pousse sous terre. Or l’histoire montre que les tensions enfouies ne s’apaisent pas ; elles se concentrent. À force de vouloir contrôler le vacarme, on fabrique une fermentation invisible, plus difficile à anticiper et plus coûteuse à gérer.

Le pari politique, le risque juridique, le regard du monde

Politiquement, une suspension générale des réseaux n’est pas un simple ajustement technique. C’est une démonstration de force. Elle signifie qu’en quelques heures, l’État peut appuyer sur l’interrupteur et redessiner l’espace public numérique. Le message est limpide: le flux dépend du pouvoir. À court terme, cela peut impressionner. À moyen terme, cela peut inquiéter. Une autorité qui coupe large donne l’image d’une autorité qui se crispe.

Sur le terrain juridique, la HAC rappelle un principe incontestable: la liberté d’expression n’autorise pas l’illégalité. Personne ne le conteste. Mais en droit, la restriction doit être nécessaire et proportionnée. Suspendre l’ensemble des réseaux revient à poser une question brutale: fallait-il plonger toute la ville dans le noir pour cibler quelques foyers d’incendie?

Depuis la Transition, une partie de l’activisme numérique, souvent animée depuis la diaspora, a effectivement durci le ton, multipliant attaques personnelles et propos diffamatoires contre le chef de l’État et les institutions. C’est un fait. Mais une dérive ciblée appelle-t-elle une réponse globale? Des mécanismes existent: retrait de contenus illicites, suspension de comptes récidivistes, décisions judiciaires individualisées. Choisir l’interruption générale, c’est privilégier la masse à la précision.

À l’international, le signal est loin d’être neutre. Les investisseurs scrutent la stabilité réglementaire comme un indicateur de prévisibilité. Dans une économie mondialisée où la connectivité est synonyme de modernité, couper les réseaux envoie un message fort: l’espace numérique reste révocable. Et la révocabilité permanente n’est jamais rassurante pour les acteurs économiques.

Ce 17 février 2026, le Gabon n’a pas seulement suspendu des applications. Il a posé une question de fond: à l’ère numérique, gouverne-t-on par la chirurgie réglementaire… ou par l’interrupteur général?

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