Africa-Press – Tchad. Les « culs-reptiles », ce sont ces hommes déclassés et amorphes, qui passent leurs journées à commenter tout et rien, allongés sur des nattes, en bordure des rues des quartiers populaires africains. Ce sont ces antihéros par excellence qu’a choisi de mettre en scène dans son deuxième roman le réalisateur et auteur tchadien Mahamat-Saleh Haroun. « Etranges spectateurs de leur propre vie, écrit-il, ils observent le monde comme s’ils n’en faisaient pas partie. »
L’histoire débute à Torodona, faubourg de parias d’une ville jamais nommée où se concentrent tous les malheurs du monde. Des pannes électriques aux coupures d’eau, en passant par les problèmes sanitaires, la déscolarisation des enfants, la discrimination ethnique et un chômage endémique, Torodona symbolise l’incurie absolue d’un Etat voyou mais omnipotent.
Même quand la population du quartier, poussée au désespoir, manifeste pacifiquement pour attirer l’attention des pouvoirs publics, ces derniers répriment les protestations dans la violence. Pour avoir simplement ironisé en public, une vendeuse de beignets est fouettée, puis jetée en prison. « Dans un pays normal… Mais nous ne sommes pas dans un pays normal, toi-même tu sais, garçon », commente en son for intérieur Bourma Kabo, le personnage principal.
De guerre lasse, ce dernier décide de quitter les siens pour tenter sa chance dans la capitale. Après une période de désœuvrement, une lueur d’espoir s’allume enfin lorsqu’il est enrôlé par la Fédération nationale de natation. Pour redonner du souffle à son économie asphyxiée, l’Etat a en effet imaginé un moyen de susciter la curiosité des touristes et l’intérêt de la communauté internationale. « Généralement, les Africains sont connus pour participer aux courses à pied. Mais en natation, personne ne s’attend à voir un Africain. Nous créerons une énorme surprise en allant glaner une médaille aux J.O. », explique placidement le conseiller du président.
Production « nollywoodienne »
La toute nouvelle fédération a donc pour lourde tâche d’aller accomplir un exploit proprement olympique en Australie, quelques mois plus tard. Le plan semble parfait à deux détails près : Bourma est le seul membre de l’équipe de natation et, plus grave encore, il sait à peine nager. D’aucuns se souviendront, en lisant Mahamat-Saleh Haroun, du parcours d’Eric Moussambani, nageur équato-guinéen, qui s’était fait remarquer lors de Jeux de Sydney en 2000 lors d’un 100 m nage libre aussi brouillon qu’héroïque.
Qu’importent les hésitations Bourma, on lui fait comprendre avec la plus grande fermeté que la raison d’Etat prévaut. Alors le futur champion ne ménage pas ses efforts : entraînements réguliers, prières, fétiches. Du reste, que ne ferait-il pas pour gagner sa vie et sauver au passage celle de sa fiancée Zirega, que des sbires ont enlevée pour le dissuader d’abandonner.
Amour, gloire, beauté, rêves et désillusions… tous ces éléments se trouvent réunis dans le livre de Mahamat-Saleh Haroun. En réalisateur qu’il est, l’auteur trousse son roman comme un bon scénario, multipliant les actions et les rebondissements, pimentant le tout de scènes de sexe comme dans une véritable production « nollywoodienne ». Mais en observateur de l’Afrique contemporaine, c’est à une farce amère qu’il aboutit : celle de l’individu cherchant à accomplir son destin, mais qui se retrouve l’otage d’intérêts qui le dépassent.
Symbole des Etats faillis
Le pays sans nom que met en scène Haroun symbolise à lui seul tous les Etats faillis du continent, habitués des perspectives à courte vue, gérés avec une autorité martiale, et où l’on se plaît à désigner des héros de pacotille, quitte à les conspuer par la suite. Lors d’une conférence de presse précédent les J.O., Bourma lui-même n’en vient-il pas à accepter la réécriture de son parcours de vie pour satisfaire aux règles du storytelling ?
La chargée de communication « lui remet un dossier où figure sa toute nouvelle identité, avec son parcours et son pedigree circonstancié. Où il apprend qu’il n’a plus 25 ans comme l’attestent dûment ses papiers, mais 20. Il n’a plus quitté le lycée après avoir raté plusieurs fois le bac, mais il est titulaire d’une licence en sciences de l’éducation obtenue en Belgique. Quelle plaisanterie ! “Personne n’ira vérifier”, le rassure-t-elle. »
Derrière l’humour sarcastique des situations, un profond pessimisme obscurcit la toile de fond de ce roman et fait pardonner le recours à une écriture parfois un peu facile. Applaudi en héros à l’autre bout du monde, méprisé à son retour, Bourma va finalement remporter la plus importante des médailles : celle du courage de transcender le quotidien dans un pays qui à tout instant évoque une fable. Dépourvue de morale.
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