Africa-Press – Togo. Minuscules, lents et silencieux, ils peuplent les eaux douces du monde entier. Pourtant, chaque année, leur présence dans les points d’eau fréquentés par les humains cause des dizaines de milliers de morts et de blessures graves, faisant d’eux l’un des animaux les plus meurtriers au monde.
Les animaux les plus mortels de la planète sont rarement ceux que l’on imagine. Les crocodiles, requins ou félins peuvent faire frissonner, mais ce ne sont pas eux qui occupent le haut du classement des créatures les plus meurtrières. Les véritables tueurs de masse sont souvent de minuscules animaux, qu’on ne soupçonnerait pas à première vue.
C’est le cas d’un petit habitant des eaux douces, discret et inoffensif en apparence, mais responsable d’un fléau mondial. Chaque année, il infecte des centaines de milliers de personnes, provoquant des lésions irréversibles aux organes, des infertilités, et parfois même des cancers.
Un petit hôte qui cache un grand danger
Cet animal, c’est l’escargot d’eau douce, notamment ceux des genres Bulinus et Biomphalaria. Mais comment un être si lent et inoffensif peut-il causer autant de victimes? À l’instar du moustique, il n’est pas le véritable assassin: il sert en fait d’hôte à un parasite redoutable: les schistosomes, responsables de la schistosomiase, aussi appelée bilharziose.
L’escargot d’eau douce Biomphalaria glabrata figure parmi les dix espèces animales les plus surveillées par l’Organisation mondiale de la Santé. © Oregon State University, Flickr
Lorsqu’un escargot d’eau douce est infecté par le parasite, il devient une véritable source de contamination massive.
Dans l’eau, il libère des milliers de larves microscopiques appelées cercaires. Ces larves sont si petites qu’elles sont invisibles à l’œil nu, mais elles sont redoutables: elles possèdent la capacité de traverser la peau humaine, ce qui rend tout contact avec l’eau douce infectée potentiellement dangereux.
Il suffit de se baigner, de patauger ou même de travailler les pieds dans une rivière ou un canal pour que les cercaires pénètrent dans le corps. Une fois à l’intérieur, elles migrent dans le système sanguin. C’est là qu’elles atteignent leur maturité et se transforment en vers adultes, capables de survivre et de se multiplier pendant plusieurs années.
Ces vers adultes produisent des œufs. Une partie de ces œufs est expulsée avec l’urine: si elle retourne dans l’eau douce, elle peut infecter de nouveaux escargots, relançant ainsi le cycle de contamination. L’autre partie des œufs reste, elle, piégée à l’intérieur du corps humain, généralement dans la vessie ou les intestins.
Leur présence déclenche une infection appelée schistosomiase, ou bilharziose.
La bilharziose, une maladie qui a été à l’origine de millions de morts
La bilharziose peut se manifester sous plusieurs formes, selon les organes touchés. Les deux principales sont la forme génito-urinaire et la forme hépato-intestinale. Chacune entraîne des symptômes différents et peut provoquer des complications graves si elle n’est pas traitée.
Dans sa phase aiguë, les symptômes apparaissent généralement quelques semaines après l’infection. Les personnes concernées peuvent ressentir des douleurs abdominales, des nausées, une perte d’appétit, des douleurs musculaires et des diarrhées.
Les schistosomes, ici Schistosoma mansoni, sont des vers plats parasitaires de quelques millimètres de long. © علاء, WikimediaCommons
À long terme, lorsque la maladie devient chronique, les complications peuvent être bien plus sévères. Dans la forme génito-urinaire, l’infection peut provoquer des lésions de la vessie et des reins, des troubles urinaires et, dans certains cas, favoriser l’apparition de cancers. Dans la forme hépato-intestinale, les parasites piégés dans le foie ou les intestins peuvent entraîner des inflammations, des lésions tissulaires et peuvent provoquer des douleurs abdominales persistantes, des troubles digestifs chroniques ou des hémorragies.
Dans les situations les plus extrêmes, lorsque l’infection est très intense ou n’est pas traitée, la schistosomiase peut entraîner la mort. À l’échelle mondiale, l’impact de cette maladie est considérable: une étude publiée en 2004 dans Nature estimait à 200 000 le nombre de décès annuels liés à la schistosomiase.
Heureusement, les efforts de prévention et de traitement ont permis de réduire ce nombre au fil du temps. Ainsi, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), « on estime actuellement à 11 792 le nombre de décès dus à la schistosomiase dans le monde chaque année. Cependant, ces chiffres sont probablement sous-estimés et doivent être réévalués ».
Pourtant, la maladie reste un problème majeur de santé publique. On estime que 700 millions de personnes sont exposées à travers le monde, et parmi elles, 90 % vivent en Afrique subsaharienne. Dans cette région, les conditions limitées d’accès à l’eau potable et d’assainissement créent un terrain favorable à la propagation du parasite, laissant des millions de personnes vulnérables à ce fléau silencieux.
Quand la schistosomiase s’invite en Europe
Mais la schistosomiase peut parfois apparaître en Europe. En Corse, un cas autochtone a été détecté en 2013, lorsqu’un jeune garçon a été infecté en nageant dans la rivière Cavu. Depuis, plus d’une centaine de personnes ont été contaminées dans cette rivière. Des cas sporadiques ont aussi été signalés en Espagne et au Portugal, souvent liés à des voyageurs originaires de zones endémiques.
Selon Bonnie Webster, chercheuse experte de la schistosomiase du muséum d’Histoire naturelle de Londres, le changement climatique pourrait modifier radicalement la transmission de la maladie. « Certaines régions deviendront plus sèches et d’autres seront inondées, créant ainsi de nouveaux plans d’eau. Cela entraînera un déplacement des escargots et une augmentation et une propagation de la schistosomiase, provoquant des épidémies dans de nouvelles régions où l’eau potable et l’assainissement font défaut. »
Il existe un traitement à la schistosomiase, le praziquantel, recommandé par l’OMS. Mais des pénuries fréquentes dans une grande partie de l’Afrique compliquent la lutte contre la maladie.
C’est ainsi que les escargots d’eau douce se retrouvent, malgré eux, parmi les animaux les plus meurtriers de la planète.
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