Déforestation: l’huile de palme sera-t-elle bientôt synthétique ?

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Déforestation: l’huile de palme sera-t-elle bientôt synthétique ?
Déforestation: l’huile de palme sera-t-elle bientôt synthétique ?

Africa-PressBenin. De nombreux produits de beauté que nous nous appliquons sur le visage et des aliments que nous mangeons sont fabriqués avec de l’huile de palme, qui est responsable de la déforestation rapide de certaines des forêts les plus riches en biodiversité du monde, détruisant l’habitat d’espèces déjà menacées comme les orangs-outans, les éléphants et le rhinocéros de Sumatra.

Mais aujourd’hui, l’industrie biotechnologique affirme avoir trouvé une solution, une alternative synthétique qui n’implique pas de brûler ou de défricher des forêts tropicales. Elle affirme que cela pourrait au final remplacer l’huile de palme naturelle dans tous les produits : des shampoings, savons, détergents et rouges à lèvres aux produits alimentaires comme le pain industriel, les biscuits, la margarine, la glace et le chocolat.

“Au cours des 30 dernières années, 50% de la croissance des plantations d’huile de palme a été causée par la déforestation des forêts tropicales et des tourbières”, explique Shara Ticku, fondateur de C16 Biosciences, l’une des entreprises de biotechnologie pionnières dans le domaine des produits synthétiques. “C’est vraiment le cœur du problème que nous essayons de résoudre”, souligne-t-elle.

La recherche en est encore à un stade pré-commercial, mais son potentiel suscite un grand intérêt. Au début de l’année, C16 Biosciences, une jeune entreprise créée il y a trois ans et basée à New York, a reçu un investissement de 20 millions de dollars de Breakthrough Energy Ventures, un fonds soutenu par Bill Gates et des personnalités telles que Jeff Bezos d’Amazon, Michael Bloomberg et Richard Branson de Virgin.

C16 Biosciences n’est pas la seule organisation qui cherche à proposer une alternative synthétique. Des chercheurs travaillent sur un projet similaire à l’université britannique de Bath et à la start-up californienne Kiverdi.

“Le génie des OGM (modifications génétiques) a permis de nouvelles avancées”, déclare Chris Chuck, professeur de génie des bioprocédés à Bath.

Le point commun de ces projets est qu’ils utilisent un processus de fermentation, employant de grandes cuves et un procédé similaire à celui du brassage de la bière. Chez C16 Biosciences, cela implique l’utilisation de microbes génétiquement modifiés pour convertir les déchets alimentaires et les sous-produits industriels en un produit qui est chimiquement très similaire à l’huile de palme naturelle.

“C’est une levure, nous lui donnons des sucres, puis la levure se développe et elle est capable de produire de grandes quantités d’huile dans ses cellules, et nous devons presser cette huile ou l’extraire”, explique Mme Ticku.

Pour l’instant, C16 Biosciences se concentre sur la création d’un prototype et sur l’obtention de réactions des entreprises qui pourraient choisir de l’utiliser dans leurs produits. Le groupe Metro, grossiste international en produits alimentaires basé en Allemagne, a déjà manifesté son intérêt.

“Je pense que nous pouvons certainement imaginer cela (comme un argument de vente) surtout dans les produits non alimentaires, en expliquant au client qu’il existe une huile de palme synthétique utilisée comme ingrédient dans, par exemple, le liquide vaisselle et je pense que les clients l’accepteront”, déclare Veronika Pountcheva, directrice de la responsabilité d’entreprise chez Metro.

Mais les défis sont importants. Pour réussir sur le plan commercial et à grande échelle, une alternative synthétique doit être capable d’imiter la polyvalence de l’huile de palme naturelle, afin d’en faire un substitut approprié dans tous les domaines, de l’alimentation aux produits ménagers.

L’huile de palme naturelle a une texture lisse et crémeuse, et est inodore, ce qui en fait un ingrédient utile dans de nombreuses recettes. Elle est semi-solide à température ambiante, ce qui lui permet de conserver des produits comme la margarine, et elle a un effet conservateur naturel qui prolonge la durée de conservation des produits alimentaires.

“En fin de compte, ces (défis) ont des solutions technologiques, cela peut être fait techniquement”, dit le professeur Chuck. Selon lui, “le vrai problème est le coût, car l’huile de palme naturelle est extrêmement bon marché, et c’est ce qui est difficile à concurrencer pour une alternative synthétique.”

La culture de l’huile de palme est extrêmement productive en termes de volume produit par hectare.

L’équipe du professeur Chuck a calculé que l’huile de palme synthétique est de deux à trois fois plus chère que sa version naturelle, et cela dans le meilleur des cas et avec le meilleur rapport coût-efficacité. “Dans les utilisations où le prix est important et est le principal facteur, par exemple dans le domaine des biocarburants et de l’alimentation, cela signifie qu’une alternative synthétique va se heurter à des difficultés”.

À cela s’ajoute l’aversion des consommateurs de nombreux marchés à manger tout ce qui pourrait contenir un ingrédient dérivé de microbes génétiquement modifiés.

“Mais dans le domaine des shampoings et autres produits de beauté, vous pourriez être en mesure de rivaliser, car le prix n’est pas le principal facteur”, explique le professeur Chuck.

Cela signifie qu’une alternative synthétique risque de devenir un produit de niche. Selon le Fonds mondial pour la nature (WWF), 70 % des 75 millions de tonnes d’huile de palme consommées chaque année dans le monde sont utilisées comme huile de cuisson et comme ingrédient alimentaire.

Il estime que la consommation mondiale atteindra entre 264 et 447 millions de tonnes d’ici 2050, et que la demande de biocarburants à base de palme sera multipliée par cinq d’ici 2030. Une alternative synthétique pourrait alors ne faire qu’une petite brèche dans la production mondiale d’huile de palme naturelle.

Mais cela ne remet pas en cause l’idée de Shara Ticku du C16 Bioscience : “Nous pensons qu’avec notre plateforme technologique, à l’échelle de centaines de milliers de kilogrammes par an, nous serons compétitifs en termes de coûts par rapport à l’huile de palme. Si nous pouvons amener suffisamment de gens à changer, alors il n’y a plus de raison de brûler les forêts pour produire cette huile végétale, et ce sera un succès”.

Les producteurs d’huile de palme naturelle gardent un œil sur ces développements. “Nous les surveillons de près, mais je ne pense pas que cette alternative existe encore en termes de capacité de production à grande échelle ou de production rentable”, déclare Anita Neville de Golden Agri-Resources en Indonésie, l’une des plus grandes entreprises privées de plantations de palmiers à huile au monde.

En attendant, dit-elle, l’entreprise se concentre sur l’amélioration de son rendement à l’hectare avec de nouvelles variantes de ses palmiers à huile naturels, afin de limiter la surface nécessaire à la conversion en plantations de palmiers à huile.

Mais elle met aussi en garde contre les conséquences imprévues si l’huile de palme synthétique devient une alternative commercialement viable. “Il y aura encore quelques 4,5 millions d’agriculteurs en Indonésie qui cultivent l’huile de palme aujourd’hui et qui pourraient être déplacés vers des cultures qui ont davantage besoin de terres, par exemple le caoutchouc ou le bois d’œuvre”, dit-elle.

“Ce n’est donc pas forcément le bon côté des synthétiques, mais le mauvais côté de l’agriculture traditionnelle. Il s’agit de trouver le bon équilibre”, suggère -t-elle.

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