Africa-Press – Benin. Des analyses génétiques confirment ce que l’on présumait déjà sur la base d’observations morphologiques: les félins qui vivaient au contact des humains pendant la préhistoire en Asie étaient des chats-léopards (Prionailurus bengalensis) et non des chats domestiques (Felis catus). L’espèce domestiquée n’est arrivée jusqu’en Chine que très tard, vers le 8e siècle de notre ère, très certainement à la faveur des échanges commerciaux le long des routes de la soie qui reliaient le Proche-Orient à l’Asie. Il en résulte que c’est la même et unique espèce (Felis lybica) qui s’est répandue d’Afrique vers l’Europe, et du Levant vers l’Asie, pour conquérir durablement les foyers humains.
Les chats domestiques ont été introduits en Chine par les routes de la soie il y a seulement 1400 ans
Les chats domestiques actuels descendent des chats sauvages d’Afrique (Felis lybica lybica). Une étude récente, dont Sciences et Avenir s’est fait l’écho, vient de démontrer de manière fiable que l’espèce africaine n’est arrivée en Europe qu’assez tardivement, du temps des Romains, alors que l’on pensait que le chat y avait été domestiqué dès le néolithique. Cependant les chats découverts en contexte archéologique préhistorique dans des foyers humains européens étaient en réalité, génétiquement parlant, des chats sauvages (Felis silvestris).
De la même manière, la date de l’arrivée en Chine du chat domestique restait incertaine. En effet, on a d’abord considéré que les petits os de félins trouvés sur des sites néolithiques appartenaient à des chats domestiques primitifs, mais des analyses morphométriques ont par la suite laissé entendre que les plus anciens spécimens étaient plutôt des chats-léopards. Il est cependant difficile d’identifier très précisément les petits os de félins en se basant uniquement sur leur forme, des analyses d’ADN (nucléaire et mitochondrial) étaient donc nécessaires pour prouver l’exactitude de ces résultats et les compléter.
Le premier spécimen domestique date du 8e siècle
Pour ce faire, l’équipe internationale réunie par des chercheurs de l’université de Pékin (Chine) a procédé au séquençage génomique de 22 ossements de félidés datés de 3500 avant notre ère à 1800 de notre ère, générant 7 génomes nucléaires (à partir de l’ADN contenu dans le noyau) et 33 génomes mitochondriaux (à partir de l’ADN contenu dans les mitochondries, hérité de la mère). Parmi les 22 individus retenus, 14 appartiennent à l’espèce Felis catus et ils n’apparaissent qu’à partir de l’an 730, c’est-à-dire sous la dynastie Tang (618-907 de notre ère).
Les chats-léopards ont établi une relation commensale avec les humains dès le néolithique
On pensait cependant que les chats domestiques étaient présents dès l’ère Han (206 avant notre ère-220 de notre ère) – période qui correspond d’ailleurs à l’arrivée de Felis lybica lybica en Europe par la Méditerranée. Mais les analyses génomiques démontrent que tous les félins précédant ou datant de l’ère Han étaient des chats-léopards, petits félins sauvages qui n’appartiennent pas à l’espèce Felis, et qui sont originaires du sud-est de l’Asie. Les chercheurs en déduisent que les chats-léopards ont « devancé » les chats domestiques en se rapprochant des humains dès le néolithique: « En se nourrissant des ressources provenant des environnements anthropiques, cette espèce aurait établi une relation commensale avec les anciens humains en Chine, tirant profit de l’environnement humain et initiant potentiellement le processus de domestication », écrivent-ils dans la revue Cell Genomics.
Pourquoi le chat domestique est-il arrivé si tard en Asie?
Ces résultats soulèvent plusieurs questionnements: comment le chat domestique est-il arrivé en Asie et pourquoi est-il arrivé si tard? A-t-il complètement supplanté le chat-léopard dans les environnements humains chinois, ou les deux espèces y ont-elles cohabité? Le plus ancien animal relevant de l’espèce Felis retrouvé sur les sites retenus pour l’étude se trouvait à Tongwan, dans l’ouest de la Chine (province du Shaanxi), une ville qui a joué un rôle clé sur la Route de la soie ; daté de 775-940 de notre ère, le deuxième plus ancien a été découvert sur un site kazakh, à Dhzankent. Sachant que la reconstruction de la phylogénie des 14 chats ancierns chinois montre qu’ils appartiennent au même clade mitochondrial que le chat sauvage levantin – le chat domestique européen appartient pour sa part au clade africain de Felis lybica –, il apparaît que les chats du Levant, d’Asie centrale et de Chine sont étroitement apparentés.
Deux voies d’entrée possibles, par terre et par mer
Les auteurs notent cependant que les chats domestiques modernes que l’on trouve aujourd’hui en Chine (et surtout dans les régions côtières) appartiennent au même clade que les chats eurasiens modernes. Ils en déduisent que deux voies d’entrée ont sans doute amené le chat domestique en Chine. La plus ancienne serait la Route de la soie, puisque les deux chats les plus anciens de l’échantillon analysé « datent d’il y a environ 1200 ans, pendant la période Sui-Tang (581-907 après J.-C.), à une époque où le réseau commercial de la Route de la soie entre l’Orient et l’Occident a atteint son apogée ». Les auteurs concèdent cependant que cette hypothèse reste à confirmer par l’analyse d’autres spécimens, plus anciens, le long de ce parcours.
La seconde voie serait la route maritime reliant l’Orient et l’Occident, qui s’est particulièrement développée après la période Tang ; par son biais « des races d’animaux de compagnie modernes ont pu être introduites en Chine, entraînant une introgression génétique dans la population établie antérieurement », analysent-ils. Le fait que la dispersion des chats coïncide avec deux routes commerciales, par terre ou par mer, indique ainsi que le chat domestique s’est sans doute répandu par le biais des marchands et des caravanes – et peut-être même en tant qu’objet d’échange –, et non par une diffusion naturelle et progressive en transitant par des communautés agricoles.
À quoi ressemblaient les anciens chats domestiques chinois?
Les chercheurs ont également voulu savoir à quoi ressemblait le plus ancien chat domestique chinois, qui était un mâle. Les données génomiques permettent en effet de déterminer son apparence (son phénotype) de manière plus ou moins certaine. On pense ainsi que son pelage était soit entièrement blanc, soit tigré avec des marques blanches, cette seconde option étant plus probable. Par ailleurs, il avait sans doute le poil court et une longue queue.
Chats domestiques et chats-léopards ont-ils cohabité?
L’introduction du chat levantin en Chine a-t-elle eu un effet sur le commensalisme développé entre les humains et les chats-léopards? À première vue, on pourrait penser que non, car les spécimens analysés montrent que les chats-léopards avaient déserté depuis longtemps les établissements humains. Le plus récent date en effet du milieu du 2e siècle de notre ère (pendant la dynastie Han). Et comme le plus ancien remonte à environ 5.400 ans, cette relation aurait duré au moins 3.500 ans avant de s’éteindre.
Les chercheurs remarquent que la disparition du chat-léopard des archives archéologiques coïncide avec « une période troublée », marquée par un changement climatique et des troubles sociaux. « Ces facteurs ont probablement perturbé la niche humaine qui avait permis la survie des chats-léopards », déduisent-ils. Après cette interruption de plusieurs siècles, on ne trouve plus aucune trace de l’espèce sauvage auprès des humains, ce qui laisse entendre que les chats domestiques leur ont sans doute définitivement volé la place ! « L’arrivée des chats domestiques a peut-être entravé le retour des chats-léopards dans les établissements humains, car les deux espèces occupent des niches écologiques similaires », présument les auteurs. Cette arrivée a donc très certainement obligé les chats-léopards à retourner à leur habitat naturel, se séparant pour toujours des humains, tandis que les chats domestiques se sont confortablement imposés.





