Universités privées : la potion amère du Bénin pour soigner sa matière grise

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Nous respectons votre vie privée
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Africa-PressBenin. Pour garantir la crédibilité des diplômes, l’État a pris en charge la validation des formations de l’enseignement supérieur privé. Une mesure prolongée de trois années en novembre dernier.

Un an après son « drame », Sèdjro, 19 ans, reste toujours sonné, amer et furieux… Au titre de l’année académique 2019-2020, il a terminé sa licence à l’école supérieure de génie civil Verechaguine, un établissement privé ouvert depuis 1998 à Cotonou. Il a ensuite effectué un stage en entreprise avant de réussir sa soutenance de fin de cycle.

Mais, alors qu’il attendait de pouvoir s’inscrire en master au Centre polytechnique universitaire (CPU) de l’université publique d’Abomey-Calavi, son dossier d’inscription a été rejeté sous prétexte que son diplôme n’était pas reconnu par l’État.

« J’étais heurté d’apprendre que ma licence n’avait pas la même valeur que celle de mes camarades du CPU, se souvient-il. Pourtant, mon école et ma filière ont été autorisées par l’administration. Mieux, l’un des responsables du CPU enseigne dans mon école », se désole-t-il.

À l’instar de la plupart de ses camarades de Verechaguine, il a vigoureusement protesté contre cette « injustice flagrante créée par l’État dont le rôle est d’assurer un égal traitement à tous les citoyens », commente le père de Sèdjro, tout aussi amer. Mais en vain.

Pour poursuivre ses études en master, Sèdjro a été obligé de repasser l’examen de licence, cette fois sous la supervision des pouvoirs publics, début janvier.

« Réforme fâcheuse »

C’est la quatrième fois que l’État organise des examens nationaux de licence et de master exclusivement réservés aux étudiants du secteur privé depuis le décret du 20 mars 2017, en vigueur trois ans, pris dans le cadre d’une phase expérimentale.

Officiellement, cette mesure était destinée à « garantir aux apprenants la possibilité de valider leurs années d’études et d’obtenir des diplômes reconnus ». Les étudiants qui réussissent ces examens voient la signature de l’État apposée au bas de leurs diplômes.

Mais la réforme n’a pas été du goût des universités privées. Elle est jugée « fâcheuse parce qu’elle bouscule des intérêts», souligne la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Eléonore Yayi Ladékan.

Finalement, la plupart des établissements ont accepté de jouer le jeu. Si seulement 48 d’entre eux, réunissant 2 423 étudiants, avaient participé à l’exercice en 2017, leur nombre est passé à 83 (pour 6 743 élèves) deux ans plus tard.

Des enseignants peu qualifiés À l’issue des trois ans stipulés dans le décret, les universités privées s’attendaient à reprendre la main sur l’organisation de leurs examens et à apposer de nouveau leur signature sur les diplômes délivrés à leurs étudiants.

Mais pour le ministère, « la qualité de l’enseignement des établissements privés laisse toujours à désirer », en raison du recrutement d’« enseignants peu qualifiés » et de « l’influence de l’argent dans la délivrance des diplômes ».

En conséquence, le conseil des ministres du 18 novembre 2020 a adopté un nouveau décret prolongeant de trois années l’organisation des examens nationaux des étudiants du privé par l’État. Parmi les patrons des écoles concernées, plusieurs doutent de l’intérêt de la mesure : « 75 % de nos étudiants ont réussi aux examens organisés par l’État entre 2017 et 2019. Il n’y a donc pas de problème de qualité de la formation, pas plus que dans le secteur public. »

Une centaine d’établissements fermés

Au-delà de la reprise en main des examens, l’État a décidé de faire le ménage parmi les établissements. Pour l’année académique 2019-2020, seulement cinq universités et une vingtaine d’organismes privés ont reçu l’agrément du conseil consultatif de l’enseignement supérieur. Environ 102 établissements privés ne remplissant pas les normes requises ont été priés de mettre la clé sous la porte.

Le directeur des établissements privés d’enseignement supérieur, Dodji Amouzouvi, énumère les nombreux motifs de rejet : « Dossiers incomplets, absence d’infrastructures immobilières, absence de bibliothèque physique, insuffisance d’étudiants dans les filières d’études, condamnation des promoteurs ou des établissements au moins une fois par la justice pour des faits de corruption et d’infractions connexes… »

Parmi les établissements non reconnus, douze avaient fonctionné plus de quatre ans sans avoir pris la peine d’introduire une demande d’agrément auprès du conseil consultatif de l’enseignement supérieur. Ils ont également été sommés de fermer. En trois ans, le secteur s’est réduit comme peau de chagrin

Résultat, en trois ans, le secteur s’est réduit comme peau de chagrin. Les difficultés des étudiants pour faire reconnaître leurs diplômes et postuler par exemple à des emplois publics ont contribué à laminer l’attractivité du secteur au profit du public. De 2017 à 2019, le nombre de candidats issus d’établissements privés à l’examen du master organisé par l’État a baissé de 8,5 %.

Pourtant, certaines voix du secteur estiment que la réforme est nécessaire. « Elle a le mérite de nous rappeler qu’au-delà des logiques marchandes, nous avons le devoir suprême de contribuer au développement national par la formation de ressources humaines de qualité. Nous sommes des partenaires incontournables de l’État dans le renforcement du capital humain de notre pays », observe le Dr Théophane Ayi, promoteur de Gasa-Formation, l’une des cinq universités privées homologuées pour l’année académique 2019-2020. À l’issue de cette œuvre d’assainissement, une agence chargée de veiller à la qualité de l’enseignement supérieur devrait prendre le relais.

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