Africa-Press – Burkina Faso. La flambée de l’or et les tensions au Moyen-Orient ne sont pas de simples événements lointains. Selon Isaac D. Gouene, elles redessinent en profondeur les équilibres économiques mondiaux. Dans cette tribune, le spécialiste en économie et finance des marchés explique pourquoi cette situation constitue à la fois une rare opportunité et un test décisif pour le Burkina Faso.
Le 28 février 2026, le déclenchement d’un conflit armé au Moyen-Orient a rebattu les cartes des marchés mondiaux en quelques heures. Le Brent a bondi de plus de 36 % en un mois, franchissant la barre des 113 dollars le baril (selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie). Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole mondial (Forum Économique Mondial), est devenu une zone de tension maritime directe.
L’or a brièvement testé les 5 400 dollars l’once dès le 2 mars, avant de se stabiliser aux alentours de 4 800 dollars aujourd’hui, 9 avril 2026 (London Bullion Market). Pour un pays dont le sous-sol produit de l’or et dont l’économie dépend des importations d’hydrocarbures, cette configuration n’est pas un événement lointain. C’est un choc économique direct, avec ses opportunités et ses contraintes. Et une question centrale: le Burkina Faso est-il en mesure d’en tirer parti?
L’OR COMME THERMOMETRE D’UN MONDE EN RECOMPOSITION
L’or n’est pas une matière première ordinaire. C’est l’actif refuge vers lequel convergent investisseurs, banques centrales et États lorsque l’incertitude domine. Depuis 2022, il est passé de moins de 1 800 dollars l’once à plus de 4 800 dollars aujourd’hui, soit une multiplication par près de trois en quatre ans. Cette progression ne s’explique pas seulement par le conflit au Moyen-Orient. Elle traduit des transformations structurelles bien plus profondes.
La première est la dédollarisation progressive du système financier mondial. Face aux sanctions américaines répétées utilisées comme outil géopolitique, un nombre croissant de banques centrales, notamment en Chine, en Inde, dans le Golfe et en Afrique, ont décidé de réduire leur exposition au dollar et d’accroître leurs réserves en or. La Banque populaire de Chine a ainsi étendu ses achats d’or pour le quinzième mois consécutif en janvier 2026 (J.P. Morgan Global Research). Cette demande souveraine est structurelle: elle ne disparaîtra pas avec la fin du conflit.
La seconde est la montée de l’appétit des investisseurs institutionnels pour les actifs réels. Dans un environnement marqué par l’inflation persistante et la volatilité des marchés financiers, l’or retrouve son rôle d’ancre dans les portefeuilles. Les flux vers les fonds investis en or ont battu des records en 2025, avec 89 milliards de dollars de nouvelles souscriptions (rapport annuel 2025 du Conseil Mondial de l’Or). Le conflit au Moyen-Orient n’a fait qu’amplifier cette tendance. Même si un retour à la stabilité géopolitique entraînait une correction vers 3 500 à 4 000 dollars l’once à l’horizon 2027 à 2028, les facteurs structurels plaident pour un plancher durablement plus élevé qu’avant 2020. La fenêtre est ouverte, mais elle ne le restera pas indéfiniment.
LE BURKINA FASO DANS LA COMPETITION REGIONALE
Le regard régional est indispensable. Le Ghana dépasse les 100 tonnes par an, porté par un secteur minier structuré de longue date autour d’acteurs nationaux et internationaux capables de lever des capitaux à grande échelle. La Côte d’Ivoire a presque doublé sa production en quatre ans, de 41 tonnes en 2021 à 62 tonnes visées en 2025, portée par cinq nouvelles mines et un code minier révisé. Le Mali maintient 52 tonnes malgré un contexte opérationnel exigeant.
Le Burkina Faso présente le paradoxe le plus saisissant. Sa production industrielle a reculé de 67 tonnes en 2021 à 53 tonnes en 2024 (ministère des Mines du Burkina Faso, données rapportées par l’Agence Ecofin), mais ses revenus miniers ont atteint un niveau record de 612 milliards de francs CFA en 2024 (rapport de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives, édition 2024), et la production totale incluant l’artisanat a rebondi à 94 tonnes en 2025, un record historique national, avec des recettes officielles atteignant 776 milliards de francs CFA (déclarations du ministère des Mines, février 2026). Le nombre de mines industrielles actives est passé de 13 en 2024 à 15 en 2025, avec l’entrée en production de Kiaka (West African Resources) et l’octroi du permis Niou à Nordgold. Le pays gagne davantage non pas parce qu’il produit plus industriellement, mais parce que les prix sont structurellement élevés. C’est une bonne nouvelle conjoncturelle. Ce n’est pas encore un avantage compétitif durable.
ESSAKANE: LA REALITE DES CHIFFRES
La mine d’Essakane, dans le nord du Burkina Faso, est la plus grande mine individuelle d’or du pays. Elle a produit 427 200 onces sur base 100 % pour l’année 2025, dont 138 100 onces au seul quatrième trimestre, un record historique. Le prix de vente moyen réalisé au quatrième trimestre 2025 était d’environ 4 190 dollars l’once, pour un coût de production tout compris d’environ 1 900 dollars l’once sur l’année. La marge opérationnelle dépassait donc 2 200 dollars par once (IAMGOLD Corporation, résultats annuels 2025, rapport officiel publié le 17 février 2026). Il convient de noter que la participation d’IAMGOLD dans Essakane a été réduite de 90 % à 85 % en juin 2025, conformément au nouveau Code Minier 2024, portant la participation de l’État burkinabè à 15 %.
Sur 427 200 onces annuelles, c’est plus de 900 millions de dollars de marge brute sur une seule mine. Ce calcul, fondé sur des données certifiées et publiées en bourse, illustre concrètement ce que le contexte de prix actuel représente pour les mines du Burkina Faso et pour les recettes fiscales de l’État. Et Essakane n’est pas un cas isolé: à 4 800 dollars l’once, chacune des 15 mines industrielles opère avec des marges que le secteur n’avait jamais connues.
DEUX IMPERATIFS POUR NE PAS MANQUER CETTE FENETRE
Premier impératif: se structurer pour accéder aux capitaux internationaux. Les banques de développement africaines telles que la Corporation Financière Africaine, Afreximbank et la Banque Ouest Africaine de Développement regardent le secteur minier burkinabè avec un intérêt renouvelé. Mais elles n’investissent pas dans des sociétés sans reporting financier aux normes internationales, sans structure holding adaptée et sans conformité environnementale et sociale documentée. Les opérateurs locaux qui souhaitent capter ces financements ont six à douze mois pour se mettre au niveau. La fenêtre est ouverte. Elle ne le restera pas indéfiniment.
Second impératif: accélérer la montée en puissance des opérateurs nationaux. Avec au moins dix projets miniers semi-mécanisés portés par des Burkinabè attendus en 2026 (ministère des Mines du Burkina Faso), la trajectoire est engagée. Mais cette montée en puissance ne se décrète pas: elle se finance, elle se structure et elle se dote de compétences techniques et financières de niveau international. La Côte d’Ivoire investit massivement dans la formation de ses cadres miniers et dans la structuration financière de ses acteurs nationaux. C’est ce modèle qui produit une souveraineté minière durable.
CONCLUSION
Le conflit au Moyen-Orient a rappelé brutalement ce que les professionnels des marchés de l’or savent depuis longtemps: dans un monde instable, l’or est roi. Et le Burkina Faso est assis sur une partie de ce royaume. La compétition régionale pour attirer les capitaux miniers internationaux est déjà engagée. Le Burkina Faso a les actifs. Il a aussi, aujourd’hui, le contexte de prix pour convaincre. Ce qui peut être construit dans des conditions de marché exceptionnelles sera deux fois plus difficile à financer demain dans des conditions ordinaires.
Isaac D. Gouene, spécialiste en économie et finance des marchés
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