« Tigritudes », les cinémas d’Afrique au fond des yeux

« Tigritudes », les cinémas d’Afrique au fond des yeux
« Tigritudes », les cinémas d’Afrique au fond des yeux

Africa-Press – Burkina Faso. Mis en œuvre à l’occasion de la saison Africa2020 soutenue par l’Institut français, le cycle « Tigritudes », que ses initiatrices Dyana Gaye et Valérie Osouf entendent prolonger en Afrique tout au long de l’année, s’est plongé dans l’histoire des cinémas d’Afrique de laquelle il a exhumé des œuvres rares et emblématiques du 7e art africain depuis 1956, année de l’indépendance du Soudan. Au menu, 126 films de 40 pays pour illustrer 66 ans d’histoire du cinéma du continent, tout cela agrémenté de deux master class, six cours de cinéma et des rencontres transversales. En guise d’ouverture, Dyana Gaye et Valérie Osouf avaient choisi le chef-d’œuvre restauré du Camerounais Dikongué Pipa : Muna Moto. Pour clôturer le cycle, son parrain Wolé Soyinka, Prix Nobel de littérature en 1986 s’est spécialement déplacé jusqu’à Paris. Le signe d’une grande considération, mais aussi d’une volonté d’enraciner dans les mémoires ces moments exceptionnels qui ont jalonné le parcours du cinéma africain de la période des Indépendances à maintenant. Valérie Osouf nous décrit l’esprit, les pépites et l’avenir de ce cycle « Tigritudes ».

Le Point Afrique : Comment vous est venue l’idée de ce cycle sur le cinéma africain ?
Valérie Osouf :

Tout d’abord, il faut savoir que la programmation de ce cycle est bicéphale. Dyana Gaye et moi avons été très inspirées par un travail vu dans un musée il y a quatre ans. Il était intitulé « Sismographie des luttes » et avait été réalisé par Zahia Rahmani, une historienne d’art. Elle avait articulé 1 000 revues critiques et politiques, non occidentales, qu’elle avait présentées sous forme chronologique. Cela partait de la révolte des populations de l’île de Saint-Domingue (futur Haïti) en 1802, à la chute du mur de Berlin, en novembre 1989.

Cela faisait longtemps que Dyana Gaye et moi avions envie de partager des films du continent africain ou de la diaspora qu’on appréciait, interpellées que nous avons été, d’une part, par la méconnaissance de ces films dans les pays occidentaux, d’autre part, par l’absence de circulation sur le continent de ces films.

A l’origine du cycle “Tigritudes”, Dyana Gaye et Valérie Osouf ont permis d’explorer les cinémas d’Afrique depuis 1956.

© DR

Aussi, quand la saison Africa2020 a fait son appel à projets, nous avons proposé quelque chose qui montre vraiment la diversité et la richesse cinématographique panafricaine. Nous avons retenu l’idée de présenter les films de manière chronologique, de 1956, année de l’indépendance du Soudan, à 2021, histoire de rendre compte de la circulation des formes et des idées à travers le continent.

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a eu des moments d’ébullition politique et intellectuelle, des moments où une Afrique en mouvement transparaît dans les films. Il y en avait du Nigeria. Certains étaient tournés au Brésil, d’autres, des films américains tournés sur le continent africain à côté de films congolais tournés en Chine, etc. En somme, une Afrique dans le champ du monde.

Et pourquoi avez-vous baptisé ce cycle « Tigritudes »

?

Ce terme de « tigritude » a été inventé par l’écrivain nigérian Prix Nobel de littérature 1986 Wole Soyinka qui est d’ailleurs devenu le parrain de ce cycle cinématographique. Un petit rappel historique : c’est lors d’un congrès d’écrivains africains à Kampala, en Ouganda, en 1962, qu’il a eu cette phrase devenue célèbre depuis en réaction au mouvement de la négritude porté par Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas : « Le Tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore. »

Le Nigérian Wole Soyinka a parrainé le cycle cinématographique “Tigritudes” proposé à Paris et promis à une tournée en Afrique.

© PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Dans notre entendement, à Dyana Gaye et à moi, ce terme conduit à arrêter d’expliquer qui on est, comme de coutume par rapport à l’Occident, et de passer à l’acte. Ce qui est intéressant au regard du fait qu’il n’y a pas de tigre sur le continent africain, c’est de marquer le refus d’une assignation dans une géographie d’origine. Nous nous inscrivons dans une dynamique d’auto-affirmation de films qui ont été les premiers à être produits par de jeunes pays.

De quoi parlent ces premiers films ?

Ces films parlent d’émancipation, de liberté, d’utopie, d’horizons égalitaires, de projet social à construire. Ils portent aussi un regard critique sur le passé. Ça, c’était au début car, petit à petit, l’économie a commencé à peser sur leur contenu et leur esthétique.

Quand, grâce à André Bazin, la France a compris qu’un cinéma africain était en train de naître, la Coopération a commencé à le financer. Cela l’a complètement transformé, car on est passé d’un cinéma anti-anticolonialiste, marxiste à certains égards, souvent illustré de morceaux de jazz et de textes très libres, à un cinéma mettant en scène une opposition entre modernité et tradition.

Une affiche du cycle “Tigritudes” mis en oeuvre dans le cadre de la saison Africa2020.

© DR

Du côté des anglophones, on voit, avec l’Afrique du Sud par exemple, que la publicité a impacté les projets cinématographiques. Sinon, il y a bien sûr le phénomène Nollywood qui a marqué le cinéma du Nigeria.

Cela dit, il faut noter qu’il y a eu une certaine unité dans le cinéma des années 1960-1970. Les films ont tous été portés par le besoin impérieux d’emprunter leur propre voie. Or quel meilleur outil que le cinéma pour parler à une population dont la majorité ne lit pas.

Comment ont réagi les gouvernements africains par rapport à un tel projet ?

Nous n’avons pas sollicité de gouvernement africain. Nous avons été soutenus par la saison Africa2020, le Centre national du cinéma, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la Fondation pour la mémoire de l’esclavage et la Mairie de Paris. Nous avons fonctionné avec un budget modeste et entendons faire circuler ce cycle en premier lieu sur le continent africain.

Après Paris, nous allons présenter une partie du cycle à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, un grand pays du cinéma africain avec son Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco). Ensuite, à la Biennale des arts de Dakar où nous pensons faire l’ouverture avec Badou Boy, le film de Djibril Diop Mambety qui vient d’être restauré. Aujourd’hui, nous avons déjà des demandes du Bénin, de l’Algérie, du Kenya et d’autres pays. L’idée est de faire circuler ce programme et de trouver les moyens de le présenter en anglais, en portugais et en arabe, entre autres possibilités. Des universités américaines sont aussi très intéressées notamment celles qui ont des départements d’African et de Black Studies.

Comment envisagez-vous de présenter ce cycle ?

Sous sa forme actuelle, il y a 126 films répartis sur 66 séances pour 66 ans de cinéma, soit une séance par année. Les ayants droit n’étant pas forcément les mêmes d’un territoire à l’autre, des variations sont possibles, sur les titres par exemple pour des raisons juridiques, mais aussi en raison de problèmes d’accès au matériel de projection adéquat. Il y a des lieux où il ne sera pas possible de projeter des films en 35 mm ou en 16 mm s’ils n’ont pas été numérisés. Globalement, c’est ce corpus-là que nous envisageons Dyana Gaye et moi. En gardant l’idée de la chronologie, nous nous adapterons aux situations. On pourra par exemple l’insérer dans les années 1970 ou les années 1990.

Et vous sentez que votre démarche séduit ?

Oui, et on sent qu’il y a un besoin. Il y a des festivals de cinéma du Maghreb, des festivals de cinéma dits africains où on ne montre que des films maliens, burkinabè, sénégalais, etc. mais pas un programme panafricain clés en main comme celui-ci qui propose des œuvres venues de Namibie, de Tanzanie, du Kenya, du Lesotho, du Niger… c’est vraiment exceptionnel.

Comment a réagi le public en France ?

Nous avons été heureux d’être accueillis au Forum des images alors qu’il était possible de proposer ce cycle dans certains musées. Au-delà du fait que ce lieu est très démocratique, il y a aussi que le prix de l’entrée en facilite l’accès. Je précise que ce Forum des images est au cœur de Paris, dans le Forum des Halles à Paris, un endroit pas snob et élitiste, vraiment accessible à tous. Certains jeunes sont venus voir des films du pays dont sont originaires leurs parents, d’autres parce qu’ils sont cinéphiles ou tout simplement parce qu’ils sont curieux de découvrir des films qu’on leur a décrits comme cultes.

Une affiche du cycle “Tigritudes” consacré au cinéma africain au Forum des images à Paris. Le cycle est appelé à tourner en Afrique et à aller au plus près de nombreux publics.

© DR

Le public a été très divers et cela a été une vraie satisfaction, car il s’agit, d’un côté, de déconstruire des stéréotypes et des préjugés, de l’autre, sur le continent même, de mieux faire connaître la cinématographie africaine. En effet, beaucoup d’Africains en savent moins sur le cinéma de leur continent que sur les télénovelas brésiliennes ou sur les cinémas indien, égyptien, américain ou français.

A

vez-vous envisagé ou pensé à une déclinaison télévisuelle de ce cycle ?

Pas du tout ! Il faut dire que nous avons vraiment souhaité célébrer la salle. Au regard des difficultés rencontrées par les salles de cinéma pendant la pandémie, il est en effet important d’encourager ce désir de partager un film avec d’autres sur grand écran. Nous envisageons de faire des projections dans les villages et de rencontrer des publics divers. Sinon, si les télévisions nationales s’en mêlent en programmant des films contenus dans le cycle, ce sera aussi une belle avancée.

Qu’avez-vous constaté autour de ce cycle ?

Qu’il y a un vrai intérêt pour les cinémas d’Afrique. Beaucoup de films des années 1960 et 1970 que nous avons programmés ont été dans de grands festivals internationaux comme à Cannes, à la Quinzaine de Venise, etc. C’est vrai que l’intérêt pour ce cinéma a semblé se tarir un moment, mais les choses se passent comme s’il y avait une nouvelle vague. Grâce à la démocratisation des outils numériques, il y a des jeunes cinéastes passionnants qui font un travail extraordinaire, souvent à la lisière de l’art plastique et du cinéma narratif. Avec le cycle « Tigritudes », nous avons accompagné en quelque sorte cette nouvelle vague qui est panafricaine et commence à être remarquée à nouveau sur la scène internationale.

Donc, la prochaine étape, c’est un tour du monde ?

Dyana et moi sommes avant tout des cinéastes aussi n’avons-nous pas l’intention de nous promener pendant 5 ans juste pour ce cycle. Nous espérons que le programme va tourner de lui-même et va donc nous permettre de nous occuper d’autres productions.

Donc, concrètement, la prochaine étape devrait être d’abord trouver le moyen de sous-titrer les films dans un maximum de langues, si possible avec le concours de l’Unesco. Ensuite, nous pensons éditer un livre « Tigritudes » pour garder une trace écrite de ce qui a quand même été une longue recherche de trois années au cours desquelles nous avons vu quelque 1 200 films. Au-delà, il y a des archives à fixer et des articles d’analyse à produire, sans compter un coffret DVD pour rassembler tous ces films. Dernier point : nous espérons pouvoir disposer d’un site Internet en français, bien sûr, mais aussi en anglais, en arabe et en portugais. L’objectif est qu’il serve d’espace de ressources aux jeunes du continent qui s’intéressent au cinéma. Une manière de leur permettre de profiter de toute la palette cinématographique du continent.

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