Au Burkina Faso, les VDP au service d’Ibrahim Traoré

Au Burkina Faso, les VDP au service d’Ibrahim Traoré
Au Burkina Faso, les VDP au service d’Ibrahim Traoré

Flore Monteau

Africa-Press – Burkina Faso. Le président de la transition burkinabè a fait des Volontaires pour la défense de la patrie l’une des pierres angulaires de sa stratégie militaire. Et l’un des garde-fous de son régime.

En cette mi-juillet, ils sont des dizaines de jeunes hommes et femmes, serrés les uns contre les autres, à attendre sur la place de la Nation, à Ouagadougou. Certains sont dans la capitale depuis plusieurs mois, chassés de leurs villages par l’insécurité grandissante qui ronge le Burkina Faso. Répondant à l’appel du président de la transition, le capitaine Ibrahim Traoré, ils souhaitent s’enrôler comme Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), les supplétifs civils de l’armée.

« IB [Ibrahim Traoré] a dit qu’à partir de 18 ans, tu peux venir défendre ton pays », lance Adama dont la famille a été tuée par des jihadistes dans le nord du pays. « On veut qu’il voit qu’on est là et qu’on souffre », ajoute un autre volontaire qui a fui son village natal.

Dès son arrivée au pouvoir par un coup d’État, le 2 octobre 2022, le jeune capitaine de 35 ans a fait des VDP une des pierres angulaires de sa stratégie militaire.

Stratégie peu efficace

« D’un côté, les autorités tiennent un discours très élogieux à l’égard des VDP. De l’autre, ils sont encore mal formés et mal équipés, avec des violations des droits humains qui persistent », soutient une analyste des questions politiques et de sécurité au Sahel. Selon elle, la stratégie de mettre en place des VDP dans la lutte contre le terrorisme « ne marche qu’à moitié ».

Confronté depuis 2015 aux attaques de groupes jihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique, le Burkina Faso est aujourd’hui confronté à la « crise la plus négligée au monde », selon Human Rights Watch (HRW). « Plus de 14 000 personnes ont été tuées ces cinq dernières années », rappelle l’ONG de défense des droits humains, dont « la moitié depuis janvier 2022 ».

Une « porte d’entrée dans l’armée »

Si les VDP ont été légalement instaurés sous la présidence de Roch Marc Christian Kaboré, en 2020, c’est bien Ibrahim Traoré qui les a hissés en première ligne de son opération de « reconquête » du territoire national. « Être VDP, c’est une porte d’entrée dans l’armée », a-t-il rappelé dans une récente interview à la télévision nationale.

Pour celui qui se présente volontiers en héritier de Thomas Sankara, qui avait institué des comités de défense de la révolution (CDR), recruter des VDP permet aussi de s’entourer de farouches partisans prêts à le défendre au cas où certains de ses frères d’armes envisageraient à leur tour de tenter un coup d’État – comme ce fut le cas le 26 septembre.

Et pour ceux qui oseraient élever la voix contre la transition, l’enrôlement comme VDP peut aussi constituer une punition. En mars, un membre de la société civile avait été recruté de force après avoir critiqué la réponse sécuritaire de la junte à l’insécurité généralisée, puis envoyé en formation. D’autres cas similaires ont depuis été signalés.

Objectif de recrutement dépassé

À peine un mois après s’être hissé au pouvoir, IB lançait sa campagne de recrutement pour 50 000 volontaires. Un objectif vite dépassé, selon les autorités. Électriciens, mécaniciens, pères de famille… Ils seraient plus de 90 000, dont des femmes, à s’être enrôlés pour défendre leur pays attaqué de toute part. Toutefois, ils seraient bien moins nombreux à être effectivement armés et déployés sur le terrain en soutien de l’armée.

« Il y a un facteur patriotique très fort qui pousse les Burkinabè à s’engager », reprend la chercheuse, alors que le pays baigne dans une « atmosphère d’informations très souverainistes et nationalistes » qui contribue au prestige des VDP.

Mais très vite, une question se pose : comment former, équiper et rémunérer toutes ces recrues ? Dès le mois de décembre 2022, le statut de ces nouveaux combattants est donc revu dans la loi : « La mission du VDP est de contribuer, au besoin par la force des armes, à la défense et à la protection des personnes et des biens du village, de la commune ou de toute autre localité sur le territoire national », stipule le texte.

Pour leur financement, Ibrahim Traoré a mis en place un Fonds de soutien patriotique (FSP), une ressource hors du budget de l’État, en janvier 2023. Créé pour une durée d’un an, ce fonds doit atteindre 106 milliards de francs CFA (55 millions d’euros) – 36 milliards pour payer les salaires des supplétifs, le reste pour les équiper. Pour l’abonder, IB taxe les produits de grande consommation, sous couvert de « contributions spéciales ».

Accusations d’exactions

Engagé pour 12 mois renouvelables sur la base du volontariat, le VDP bénéficie d’un salaire mensuel de 60 000 francs CFA, d’une couverture sanitaire et d’une formation de 14 jours avant d’être déployé sur le terrain. Durant ces deux semaines, la recrue est formée au maniement des armes et apprend le code disciplinaire – formation jugée largement insuffisante par beaucoup, en particulier par les soldats qui s’entraînent pendant 18 mois.

Pour d’autres, l’encadrement fragile favorise de nombreuses dérives. Régulièrement accusés d’exactions contre les civils, les VDP se livrent « librement à des pillages organisés et à des exactions ciblées sur des populations civiles sur fond de délit de faciès et de stigmatisation », dénonce le Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés (CISC).

En première ligne

Des accusations balayées par Ibrahim Traoré, qui défend une « rhétorique de la perfidie » selon laquelle les jihadistes se vêtent de la tenue des VDP pour commettre ces exactions. Une théorie qui a du mal à convaincre. Le 24 mai, 63 personnes déplacées internes (PDI) ont été « agressées, arrêtées, déshabillées et ligotées » par des habitants et « certains éléments des Volontaires de défense de la patrie », à Ouahigouya, dans la région Nord, dénonce une nouvelle fois le CISC.

Un dangereux cycle de violences alors que les VDP eux-mêmes, en première ligne face aux jihadistes, subissent régulièrement de lourdes pertes. Le 4 septembre, 36 d’entre eux ont été tués dans une attaque à Koumbri avec 17 soldats de l’armée régulière. Un chiffre qui rappelle le lourd tribut payé par les VDP, qui meurent chaque jour ou presque pour leur pays.

Mobilisation totale

Selon certains observateurs, la mobilisation de VDP entraîne aussi une augmentation du nombre d’enlèvements – plus de 40 % depuis 2021, d’après l’ONG Acled (The Armed Conflict Location & Event Data Project) –, comme en témoigne cet éleveur de Kompienga, enlevé par des jihadistes en avril 2023. « Ils pensaient que j’étais à l’origine du recrutement de VDP et cherchaient à savoir qui ils étaient et quel était leur plan d’action », raconte-t-il.

Alors que l’ambivalence du statut de Volontaire pour la défense de la patrie a longtemps refroidi les partenaires militaires du Burkina Faso, France et États-Unis en tête, Traoré place toute sa confiance en son partenaire russe qui lui « vend de tout ».

Pour le chef de la transition, une mobilisation totale n’est pas à exclure. « Nous sommes à l’introduction de la guerre », a-t-il annoncé le 29 septembre, avant d’assurer que les personnes réunies place de la Nation en juillet avaient bien été recrutées comme VDP.

Source: JeuneAfrique

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