Daouda Diallo, symbole de la répression d’Ibrahim Traoré

Daouda Diallo, symbole de la répression d’Ibrahim Traoré
Daouda Diallo, symbole de la répression d’Ibrahim Traoré

Flore Monteau

Africa-Press – Burkina Faso. Le célèbre défenseur des droits humains burkinabè a été enlevé le 1er décembre à Ouagadougou avant de réapparaitre, quelques jours plus tard, en tenue militaire avec une arme à la main.

« Veuillez nous suivre ». Ce vendredi 1er décembre, dans l’après-midi, quatre hommes en civil tancent Daouda Diallo alors qu’il sort du bâtiment des services d’immigration où il s’est rendu pour renouveler son passeport.

Mystérieuse photo

Critique du régime d’Ibrahim Traoré, le défenseur des droits humains et lauréat du prix Martin Ennals en 2022 – équivalent du Nobel des défenseurs des droits humains – se savait menacé. Il tente alors de fuir en courant. S’ensuit une course-poursuite dans les rues de Ouagadougou, sous l’œil étonné des passants. Rapidement rattrapé et enlevé par le véhicule non immatriculé qui le suit, Daouda Diallo n’a, depuis, pas donné de nouvelles.

Jusqu’au lundi 4 décembre, où une mystérieuse photo apparaît sur les réseaux sociaux. On y voit Daouda Diallo, visage fermé, assis sur des sacs à l’arrière de ce qui ressemble à un pick-up. Il porte un treillis de l’armée, casque sur la tête et kalachnikov à la main. L’authenticité de cette photo a été confirmée par ses proches.

Enrôlé de force

Le 3 décembre, la Coalition citoyenne pour le Sahel, importante coalition d’ONG ouest-africaines, a exigé sa « libération sans délai ». Comme plusieurs autres opposants à la junte au pouvoir ces derniers mois, il semble avoir été enrôlé de force pour devenir Volontaire de défense de la patrie (VDP, des supplétifs civils de l’armée).

Un autre activiste et célèbre lanceur d’alerte, Wendpouire Charles Sawadogo, a lui aussi disparu début décembre après avoir évoqué des pertes civiles lors de l’attaque jihadiste à Djibo, le 26 novembre. Comme Diallo, il est réapparu peu après en photo sur les réseaux sociaux, également en treillis à l’arrière d’un véhicule.

Depuis avril 2023, un décret de mobilisation générale d’une durée d’un an permet de réquisitionner des citoyens pour participer à la guerre contre les jihadistes que mène le Burkina Faso.

Plusieurs personnes visées

Déjà rescapé d’une première tentative d’enlèvement, il y a près d’un an, Daouda Diallo faisait profil bas ces dernières semaines. « Il souffrait d’un mal d’épaule. Il envisageait d’aller se faire soigner en Turquie, mais son passeport était presque complet », raconte Daniel Yehoun, secrétaire permanent du Collectif contre l’impunité et la stigmatisation des communautés (CISC), l’ONG dont Diallo est le secrétaire général.

Les autorités avaient-elles peur qu’il quitte le pays ? Début novembre, son nom était apparu sur une liste de douze personnes visées par des réquisitions. Parmi elles : Issaka Lingani, directeur de publication du journal l’Opinion, Rasmane Zinaba, un des meneurs du mouvement Balai Citoyen, et d’autres personnalités membres du collectif de syndicats mené par la Confédération générale des travailleurs du Burkina (CGT-B). Certaines ont été obligées de se réfugier hors du pays.

« Réquisitions sanctions »

Depuis l’interdiction de leur meeting, le 31 octobre, pour commémorer l’insurrection populaire contre Blaise Compaoré, en 2014, et dénoncer les restrictions de libertés, plusieurs personnalités du CGT-B – dont le CISC de Daouda Diallo – critiquaient ouvertement le régime d’Ibrahim Traoré, qu’ils accusent de dérive autoritaire.

« Les réquisitions sanctions ou les réquisitions punitions sont un moyen de casser les voix discordantes », déclarait Rasmane Zinaba sur un plateau de télévision le 6 novembre. C’est une « chape de plomb qui pèse sur les individus dans leur capacité à dire les choses » et un recul des libertés individuelles, avait-il alors dénoncé avec force.

En plus des réquisitions, des vidéos tournaient sur les réseaux sociaux, montrant des individus armés de machettes et menaçants les représentants de la société civile. Outré, le Balai Citoyen s’était alors dit prêt à user de « toutes les voies de droit » pour que les auteurs d’injures et d’intimidations contre ses membres soient punis.

Victoire de la justice

Le 6 décembre, après plusieurs audiences à la demande d’un collectif d’avocats dénonçant un « détournement de pouvoir », le tribunal administratif de Ouagadougou ordonnait la suspension des réquisitions, et au Commandement des opérations du théâtre national (COTN) de mettre fin au déploiement du journaliste Issaka Lingani et des deux membres du Balai Citoyen, Bassirou Badjo et Rasmane Zinaba.

« Au-delà des individus que nous défendons, ce sont des principes et des valeurs […] pour construire un État de droit », a déclaré un des avocats. Malheureusement pour Daouda Diallo, son nom n’est pas apparu pendant la plaidoirie. D’après un de ses proches, aucun document physique prouvant sa réquisition n’a jamais été envoyé ni communiqué aux avocats, les laissant dans l’impossibilité de le défendre.

Virage autoritaire

« Où est-il ? » se questionne aujourd’hui Daniel Yehoun. Si le CISC n’a pas de doute que Daouda Diallo a été enlevé par l’État, son secrétaire permanent dit « avoir confiance dans l’armée et attendre qu’il soit libéré ». Un dialogue a été engagé avec les autorités pour éviter que la santé du défenseur des droits humains ne se dégrade sur le front.

Après Boukaré Ouédraogo du mouvement « l’Appel de Kaya », enrôlé de force en mars et libéré quatre mois plus tard, c’est le médecin activiste et ancien député Arouna Louré qui vient de rentrer chez lui ce 12 décembre, après avoir passé trois mois au front. Il avait été réquisitionné à la suite d’une publication Facebook qui critiquait le gouvernement.

Face au virage autoritaire pris par le régime d’Ibrahim Traoré, des dizaines d’organisations de la société civile et de partis politiques dénoncent un acharnement contre les citoyens burkinabè. Pas de quoi faire vaciller Ibrahim Traoré. Droit dans ses rangers, il a mis en garde, dans son discours à la nation du 10 décembre, « les valets de l’impérialisme » présents à l’intérieur du pays pour qu’ils « changent leurs fusils d’épaule ».

Source: JeuneAfrique

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