Africa-Press – Burkina Faso. Après avoir suspendu les activités des parti politiques dès son arrivée au pouvoir, le capitaine Ibrahim Traoré vient de prononcer leur dissolution. Oscillant entre volonté de résister dans l’ombre et peur des représailles, l’opposition burkinabè joue sa survie.
La nouvelle n’a pas provoqué de séisme à Ouagadougou tant elle n’a surpris personne. Le 29 janvier 2026, à l’issue du Conseil des ministres, la junte a décrété la dissolution des partis politiques. Déjà frappés par une mesure de suspension depuis le coup d’État du capitaine Ibrahim Traoré en septembre 2022, les formations politiques n’avaient déjà plus d’existence légale que sur le papier. Désormais, elles n’ont plus d’existence du tout.
Pour justifier cette décision, Émile Zerbo, le ministre de l’Administration territoriale, a invoqué la nécessité de « préserver l’unité nationale » et de « renforcer la cohérence de l’action gouvernementale ». Un lexique de la refondation devenu un dénominateur commun des régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES). Le Burkina Faso s’aligne ainsi sur ses deux alliés sahéliens: le Niger a pris une décision similaire en mars 2025 et le Mali en mai de la même année.
« Verrouillage du jeu politique burkinabè »
Dans les états-majors des partis, désormais clandestins, l’amertume le dispute à la colère. « La dissolution est un instrument de verrouillage total du jeu politique. Invoquer une refondation n’est qu’un prétexte pour masquer une impréparation manifeste », confie à Jeune Afrique une figure politique de premier plan, qui refuse d’être nommée de peur de subir des représailles.
Le décret prévoit le transfert à l’État du patrimoine des formations dissoutes. Dès le lendemain de l’annonce, une note officielle enjoignait ainsi les responsables politiques de ne pas entraver ce processus. Outre ce décret de dissolution, un projet de loi visant à abroger le statut du chef de file de l’opposition, de même que le financement des partis politiques, doit être soumis prochainement à l’Assemblée législative de transition (ALT).
Eddie Komboïgo « infréquentable »
Malgré ces annonces, certains tentent le plus discrètement possible de s’organiser. Des contacts entre cadres des désormais ex-partis ont déjà été noués « avec beaucoup de prudence » pour former un « front uni ». Mais les initiateurs de ce front en gestation avancent sur la pointe des pieds. « Nous avons évité les partis qui, en sous-main, ont œuvré pour l’avènement du pouvoir en place et qui ont été les premiers à le rallier », explique notre source.
Parmi les personnalités jugées « infréquentables » par cette frange de l’opposition qui entend bien s’organiser, figure Eddie Komboïgo, qui se présente déjà comme l’ex-président de l’ex-Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). L’ancien parti de Blaise Compaoré a en effet promptement pris acte de la décision de dissolution, appelant ses militants à la « sérénité » et au respect scrupuleux du décret.
D’autres personnalités ont, elles, choisi de se mettre en retrait. Zéphirin Diabré, figure centrale de l’opposition durant l’insurrection populaire de 2014 qui avait conduit à la chute de Blaise Compaoré, s’est ainsi muré dans un silence médiatique qu’il justifie par une « obligation de réserve » liée à ses nouvelles activités dans le secteur privé. Sollicité par Jeune Afrique, il assure n’avoir « aucun contact avec les partis politiques ».
Envoyés sur le front contre les jihadistes
Cette tentative de maintenir en vie, dans l’ombre, une forme d’opposition s’inscrit dans un climat particulièrement tendu. Oser la moindre critique à l’égard des autorités est un exercice à haut risque. Intimidations, enlèvements, arrestations des récalcitrants, parfois envoyés au front contre les jihadistes… Nombre de militants politiques, de personnalités de la société civile et de journalistes ont fait les frais des méthodes employées par la junte burkinabè.
L’avocat Guy Hervé Kam, figure du mouvement SENS (Servir et non se servir), l’une des rares organisations qui critiquaient ouvertement la gouvernance d’Ibrahim Traoré, croupit dans les geôles du régime depuis son arrestation en août 2024. Ablassé Ouédraogo, ancien ministre des Affaires étrangères et président du mouvement Le Faso autrement, avait pour sa part été « réquisitionné » et envoyé sur le front, en décembre 2023, avant d’être « libéré » au bout de plusieurs mois.
Dans ce contexte, quelle marge de manœuvre reste-t-il à une classe politique groggy et officiellement persona non grata? L’idée d’une saisine du Conseil constitutionnel fait son chemin dans les rangs des anciens partis, mais l’espoir que cette piste prospère s’amenuise tant l’appareil judiciaire a été soumis à de très fortes pressions ces derniers mois.
Source: JeuneAfrique
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