Le massacre de Barsalogho peut-il fragiliser Ibrahim Traoré ?

Le massacre de Barsalogho peut-il fragiliser Ibrahim Traoré ?
Le massacre de Barsalogho peut-il fragiliser Ibrahim Traoré ?

Aïssatou Diallo
et Anne Kappès-Grangé

Africa-Press – Burkina Faso. Depuis l’attaque jihadiste du 24 août, qui a fait plus de 300 morts, le président de la transition burkinabè s’est muré dans le silence. De nombreuses personnalités se sont pourtant indignées de la lourdeur de ce bilan et ont exprimé leur colère.

C’est l’attaque jihadiste la plus meurtrière jamais commise sur le sol burkinabè. Il y a moins d’une semaine, samedi 24 août, plus de 300 personnes – des civils pour la plupart – ont été tuées à Barsalogho, dans le centre-nord du Burkina Faso. Et, fidèle à lui-même, le capitaine Ibrahim Traoré n’en a publiquement pas dit un mot.

Ce silence est bien la marque de fabrique de ce jeune capitaine, qui, après avoir déposé Paul-Henri Sandaogo Damiba, s’est emparé du pouvoir le 30 septembre 2022. « IB » aime entretenir la confusion et se jouer de ses détracteurs. Il l’a encore montré, en juin dernier, en « disparaissant » pendant 48 heures après qu’une roquette se fut abattue près de la présidence. Avec lui, l’omerta est la règle. Le massacre de Barsalogho ne semble rien y changer.

Le silence d’Ibrahim Traoré

Certes, au lendemain de l’attaque, revendiquée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou Jnim, affilié à Al Qaïda), une délégation gouvernementale s’est rendue au chevet des blessés, évacués à l’hôpital de Kaya. Les ministres de la Sécurité, de l’Action humanitaire et de la Communication ont présenté leurs vœux de prompt rétablissement aux rescapés et à leurs familles.

Mais le très lourd bilan de l’assaut n’a été évoqué dans aucune déclaration publique. Le jour suivant, les mêmes ministres, accompagnés du chef d’état-major général des armées, se sont rendus à Barsalogho pour exprimer « la solidarité des plus hautes autorités » du Burkina. Cela suffira-t-il ?

Dans un pays où, de crainte d’être envoyé sur le front pour avoir exprimé son opposition à la junte, l’on préfère se taire, les réactions à la tuerie et au silence des autorités sont étonnamment nombreuses. « Nous regrettons le mépris continu du gouvernement vis-à-vis du peuple burkinabè et de nos parents du Sanmatenga et de Barsalogho », s’est ainsi indigné le Collectif Justice pour Barsalogho, le 28 août.

« Cinq jours après la tragédie terroriste qui a ôté [la vie] à au moins 400 personnes, le gouvernement n’a pas encore produit un seul communiqué […]. Nous regrettons que des ministres puissent venir jusqu’à Barsalogho et rebrousser chemin sans voir les larmes ni entendre les pleurs et les cris de douleur de cette commune subitement devenue une ville fantôme », a ajouté l’organisation.

« Sortez creuser ! »

« On dit que les grandes douleurs sont muettes, mais nous ne pouvons pas rester silencieux et prostrés devant [ce] drame immense », a pour sa part déclaré Théophile Naré, l’évêque de Kaya, dans un communiqué publié le 25 août. « Si vous suivez l’actualité, vous savez que ce n’est pas la première fois qu’il arrive une tragédie [au Burkina Faso]. Mais, que je sache, il n’y en avait pas encore eu de cette ampleur-là depuis que les attaques terroristes ont commencé […] dans notre pays. C’est vraiment terrible », a-t-il ajouté dans une interview accordée à Deutsche Welle.

La classe politique est, elle aussi, sortie de son mutisme. Le Faso autrement, le parti d’Ablassé Ouédraogo (qui avait lui-même été mobilisé de force en décembre 2023), a condamné des « actes de barbarie […] ignobles et indignes de l’humanité » et a réclamé l’ouverture d’une enquête indépendante.

L’Alliance pour la démocratie et la fédération–Rassemblement démocratique africain (ADF-RDA) a dit son « indignation ». Les Progressistes unis pour le renouveau (PUR) ont évoqué des « moments de grande douleur » et dénoncé « une inqualifiable barbarie ». Quant à l’Union pour le progrès et le changement (UPC), de Zéphirin Diabré, elle a demandé aux autorités « de tirer les leçons de ce nouveau drame ».

IB les a-t-il entendus ? Le Conseil des ministres, qui aurait dû se tenir mercredi 28 août, a été annulé. Selon plusieurs sources, IB aurait également décidé de ne pas se rendre au sommet Chine-Afrique, qui aura lieu à Pékin du 4 au 6 septembre.

Outre le fait que le bilan de l’attaque est très lourd, c’est en effet tout un pan de sa stratégie de défense qui est remis en cause. Les tranchées, comme celles que les habitants de Barsalogho avaient été contraints d’aller creuser alors même qu’ils redoutaient des représailles, étaient son idée. « Sortez creuser ! » avait-il lancé, le 23 mai, lors d’une rencontre avec les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP).

Ce jour-là, Ibrahim Traoré avait dévoilé son plan pour lutter contre les groupes terroristes. « Il faut que tout le monde se mette à la tâche ; qu’autour de vos communes ou de vos villages vous puissiez creuser des tranchées, avait-il insisté. Si l’ennemi vient, il butera sur l’obstacle que vous aurez créé et vous aurez le temps de le combattre. » Il avait également affirmé que les communes qui avaient suivi cette recommandation étaient « plus ou moins en paix », sans préciser lesquelles.

Cette rencontre avec les supplétifs de l’armée était passée inaperçue, mais une vidéo d’IB appelant les Burkinabè à creuser des tranchées a refait surface ces derniers jours. Et, avec elle, les doutes quant à la pertinence de sa stratégie.

Barsalogho, ville-symbole

À Barsalogho, une tranchée avait déjà été creusé, il y a plus d’un an, par des membres des Forces de défense et de sécurité, des VDP et quelques habitants convaincus du bien-fondé de l’initiative. Bien que sous blocus terroriste, la commune semblait, ces derniers mois, relativement épargnée par la violence. Cela avait fini de convaincre le capitaine de l’efficacité du dispositif, malgré la réticence de plusieurs officiers.

Selon nos informations, les travaux forcés du 24 août devaient permettre d’élargir le périmètre autour de la commune d’au moins 3 km, afin d’agrandir les surfaces cultivables. L’attaque terroriste était-elle destinée à faire passer un message ? « Le fait de dire que Barsalogho a été une réussite a pu galvaniser les groupes terroristes, qui ont voulu montrer que cela ne les empêchait nullement de mener des attaques », suggère une source sécuritaire sahélienne contactée par Jeune Afrique.

« Les tranchées sont efficaces quand il y a un front bien défini entre belligérants, tels que deux pays par exemple, poursuit notre interlocuteur. Ici, le conflit est mouvant, le front n’est pas fixé, et les tranchées ne sont donc pas une solution pertinente. Par ailleurs, l’idée a été trop médiatisée par IB, ce qui a non seulement nui à l’effet de surprise mais a surtout attiré l’attention et exposé ceux qui étaient réquisitionnés pour creuser. »

« IB a été mis en garde, il n’a pas écouté »

Interrogé quelques jours après l’attaque, un spécialiste des questions militaires burkinabè nous avait expliqué que IB était « attaché à cette idée de tranchées ». « C’est une méthode qui peut être utile autour d’emprises militaires, mais qui a ses limites si on l’applique à une ville. Non seulement parce que le périmètre est trop grand, mais aussi parce que cela expose les populations réquisitionnées pour creuser. Ibrahim Traoré a été mis en garde, il n’a pas écouté. »

Des pays africains avaient déjà tenté cette approche, avec des résultats mitigés. Au Nigeria, une tranchée avait été creusée, en juin 2017, autour de l’université de Maiduguri, dans le Nord, afin de prévenir d’éventuelles attaques de kamikazes envoyés par Boko Haram. Les Camerounais avaient, eux aussi, creusé une tranchée d’une centaine de km le long de la frontière avec le Nigeria, afin de mieux contrôler les passages et de limiter le risque terroriste (véhicules piégés ou attentats-suicides, avec des ceintures d’explosifs).

L’attaque de Barsalogho remettra-t-elle en cause ce choix défensif ? Lors de leur visite sur les lieux du drame, les membres de la délégation ministérielle n’ont montré aucun signe de fléchissement. « Ce n’est que depuis ces deux dernières années que nous faisons la guerre. Nous avons eu des résultats. Des villages ont été réinstallés, les gens ont recommencé à cultiver leurs champs, et ça ne plaît pas à l’ennemi », a répété le colonel-major Célestin Simporé, chef d’état-major des armées.

Le 28 août, devant les habitants de Sapouy, dans la province du Ziro (Centre-Ouest), le ministre d’État Bassolma Bazié a affirmé que « la guerre contre le terrorisme [devait] être populaire ». Il a surtout semblé renvoyer la responsabilité de la défense contre les jihadistes à la population elle-même. À l’en croire, « chaque village ou quartier doit s’organiser et avoir son propre plan de riposte en cas d’attaque ».

Source: JeuneAfrique

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