Africa-Press – Burkina Faso. Le Département socio-économie et anthropologie du développement (DSEAD) de l’Institut des sciences des sociétés (INSS/ CNRST) a présenté, ce jeudi 26 février 2026, l’ouvrage « Connaissances endogènes, Savoirs paysans et Développement durable », publié en hommage au Dr Basga Émile Dialla, maître de recherche en sociologie rurale.
Fort de 250 pages dont 26 pages préliminaires, l’ouvrage rassemble des contributions de chercheurs du CNRST, d’anciens enseignants-chercheurs de l’université Joseph Ki-Zerbo et de l’université Thomas-Sankara, ainsi que d’autres institutions nationales et africaines. Le fil conducteur de l’ouvrage demeure la pensée scientifique du doyen Basga Émile Dialla et sa conviction profonde: les savoirs locaux constituent un socle incontournable pour un développement durable enraciné.
Le premier chapitre, intitulé « L’Ordre des savoirs locaux dans le développement », pose les bases théoriques de l’ouvrage. Il déconstruit l’approche longtemps dominante des politiques « clés en main », conçues ailleurs et appliquées aux réalités africaines sans tenir compte des dynamiques locales. Paysans, éleveurs, artisans y étaient souvent perçus comme de simples bénéficiaires, voire comme des freins au progrès.
Contrairement à cette vision, Dr Basga Émile Dialla a consacré sa carrière à démontrer que les savoirs paysans ne sont ni figés ni archaïques. Ils sont des constructions intellectuelles complexes, évolutives, qui ont permis aux communautés de produire, d’innover, de s’organiser et de gérer leurs ressources pendant des siècles.
Plusieurs chapitres explorent la gestion des ressources naturelles à travers les savoirs endogènes. L’un d’eux met en lumière la fabrication du beurre de karité de qualité, savoir-faire féminin transmis de génération en génération. Derrière chaque produit se cache une maîtrise fine: reconnaissance du moment optimal de récolte, techniques d’extraction, contrôle du temps de torréfaction, pétrissage précis. Loin d’être un héritage immobile, ce savoir s’est adapté aux exigences contemporaines et constitue aujourd’hui le socle d’une filière économique dynamique.
Un autre chapitre transporte le lecteur dans l’univers des éleveurs peuls. L’étude montre que le berger n’est pas seulement un conducteur de troupeau, mais aussi un écologue, un géographe et un observateur des cycles naturels. L’apparition des Pléiades, la couleur des herbes ou encore le comportement des animaux sont autant d’indicateurs pour anticiper les saisons, les risques climatiques ou les maladies. Dans un contexte marqué par le changement climatique et la pression sur les ressources, ces connaissances apparaissent d’une actualité brûlante.
Gouvernance, sécurité et gestion des conflits
L’ouvrage consacre également une place importante aux mécanismes endogènes de gouvernance et de cohésion sociale. Des contributions analysent les systèmes de vigilance collective, les règles de voisinage et les dispositifs traditionnels de médiation qui assuraient la sécurité avant l’État moderne.
À travers des analyses anthropologiques et même littéraires, notamment autour de la pièce The Gods Are Not to Blame, les auteurs démontrent que les sociétés africaines disposaient de mécanismes sophistiqués de prévention et de résolution des conflits. La parole des anciens, les rites de réconciliation ou les normes coutumières ne relèvent pas de pratiques informelles, mais de véritables institutions sociales dotées de règles et de légitimité.
La question de la transmission traverse également l’ouvrage. Un chapitre sur la médecine traditionnelle interroge la rupture générationnelle: comment préserver ces connaissances lorsque les jeunes, scolarisés et urbanisés, aspirent à d’autres horizons professionnels? Dans certaines régions, la médecine traditionnelle soigne encore une part importante de la population, mais la chaîne de transmission s’effrite.
L’expression culturelle et littéraire est aussi abordée comme vecteur de mémoire. À travers l’analyse d’œuvres romanesques et artistiques, les auteurs montrent que la littérature, la musique et la danse ne sont pas de simples divertissements, mais des supports de savoir, des instruments de critique sociale et de transmission des valeurs.
Un hommage vivant à un « baobab » de la recherche
Né le 31 décembre 1954 à Moutti, village rattaché à la commune urbaine de Ziniaré, dans la province de l’Oubritenga (Région du Plateau central), le Dr Basga Émile Dialla est l’une des figures majeures de la sociologie rurale au Burkina Faso. Son parcours académique et professionnel illustre un engagement constant en faveur de la recherche au service du développement et de la valorisation des savoirs endogènes.
Après ses études primaires à Ziniaré et son cursus secondaire au Lycée Philippe Zinda Kaboré de Ouagadougou, il poursuit sa formation universitaire à l’université Cheikh Anta Diop au Sénégal, où il obtient en 1981 un Diplôme d’études approfondies (DEA) en anthropologie. Intégré à la fonction publique burkinabè en 1982, il débute sa carrière à l’Institut national d’alphabétisation sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale.
Bénéficiaire d’une bourse African Graduate Fellowship (AFGRAD) de l’Institut afro-américain basé à New York, il est admis en 1987 à l’Iowa State University aux États-Unis. Il y soutient en 1992 un doctorat (PhD) en sociologie rurale, renforçant ainsi son expertise sur les dynamiques sociales en milieu rural et les politiques de développement.
À son retour au Burkina Faso, il est recruté en octobre 1992 à l’Institut de recherche en sciences sociales et humaines (IRSSH), devenu aujourd’hui l’Institut des sciences des sociétés (INSS), structure relevant du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST). Il y gravit progressivement les échelons et contribue activement au rayonnement du Département Socio-économie et anthropologie du développement.
Au fil de sa carrière, Dr Basga Émile Dialla occupe plusieurs hautes fonctions administratives et académiques. Il est notamment chef de cabinet du ministre de l’éducation nationale entre 1984 et 1986, enseignant vacataire à l’université de Ouagadougou, puis chef du service Installation et mise en valeur à la Maîtrise d’ouvrage de Bagré au ministère de l’Eau de 1993 à 1996. Il dirige ensuite le Département Socio- économie et anthropologie du développement de l’INSS de 1998 à 2001, avant d’être nommé expert sociologue au Centre d’analyse des politiques économiques et sociales (CAPES), dont il deviendra directeur exécutif de 2005 à 2012. Son engagement au service de l’État le conduit également à occuper les fonctions de ministre de la jeunesse, de la formation professionnelle et de l’emploi entre 2013 et 2014.
Admis à la retraite en décembre 2019 après plus de 38 années de service, il demeure actif dans le champ scientifique, poursuivant ses communications et accompagnant les jeunes chercheurs. Auteur de près d’une quarantaine de publications scientifiques et de vulgarisation, ainsi que d’un ouvrage, il a également coordonné et participé à de nombreuses études et rencontres scientifiques.
Reconnu pour son apport à la recherche et au développement national, Dr Basga Émile Dialla a été fait Officier de l’Ordre national en décembre 2013. Marié, père de trois enfants et grand-père, il reste pour ses pairs et ses étudiants un « baobab » de la sociologie rurale, dont l’héritage intellectuel continue d’inspirer les réflexions sur les savoirs locaux et le développement durable au Burkina Faso.
Ému, le doyen Dr Basga Émile Dialla a salué « une grâce » d’être honoré de son vivant. « Il faut apprendre à nouer la nouvelle corde à l’ancienne », a-t-il conseillé à la jeunesse, insistant sur la nécessité d’articuler héritage et modernité pour assurer un véritable décollage économique et social.
Pour la directrice de l’INSS, le Dr Aoua Carole Bambara/Congo, le chercheur est « un baobab de la sociologie rurale ». Elle a rappelé que les savoirs des terroirs, qu’il s’agisse des pratiques agricoles, de l’observation des étoiles par les éleveurs ou des mécanismes traditionnels de médiation, sont des connaissances scientifiques à part entière, appelées à dialoguer avec d’autres formes de savoir.
Fruit d’un séminaire scientifique ayant mobilisé comités d’organisation, comités scientifiques et partenaires institutionnels, l’ouvrage est proposé au prix de 5 000 FCFA à l’INSS, afin de le rendre accessible au plus grand nombre.
Au-delà de l’hommage, « Connaissances endogènes, Savoirs paysans et Développement durable » s’affirme comme une véritable prise de position intellectuelle. L’ouvrage défend l’idée qu’il n’y a ni savoir dominant ni savoir mineur, mais des connaissances façonnées par des trajectoires historiques et culturelles diverses, appelées à dialoguer. C’est précisément de cette rencontre féconde entre expériences, pratiques et sciences que peut émerger un développement durable, ancré dans les réalités locales et respectueux des hommes, de leurs territoires et de leur dignité.
Anita Mireille Zongo
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