Rivalité des « sœurs ennemies » Italie – France en Afrique : l’avantage aux Italiens

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Rivalité des « sœurs ennemies » Italie - France en Afrique : l’avantage aux Italiens
Rivalité des « sœurs ennemies » Italie - France en Afrique : l’avantage aux Italiens

Anouar CHENNOUFI

Africa-Press – Burundi. Dès le déclenchement de la guerre d’Ukraine et la baisse consécutive des importations de gaz et de pétrole russes vers l’Europe, tous les pays de l’Union européenne ont commencé à rechercher des sources alternatives et de nouvelles voies d’approvisionnement pour ces produits essentiels.

Evidemment, les pays d’Afrique du Nord, en particulier la Libye et l’Algérie, étaient l’une des sources alternatives les plus proches de pétrole et de gaz. Ces pays constituaient également une porte d’entrée par laquelle le gaz et le pétrole pouvaient être fournis par des pipelines à partir d’autres pays africains, comme le Niger, par exemple.

A partir de là, l’Italie s’est fixée l’idée de vouloir devenir un centre d’importation et de stockage des ressources énergétiques en provenance d’Afrique, lui permettant ainsi de redistribuer le pétrole et le gaz vers d’autres pays européens. Notant que l’Italie aspire à travers ce rôle à accroître son importance géopolitique, et à tirer des gains financiers des redevances de transit du pétrole et du gaz à travers son territoire, en plus de lui permettre d’acheter du carburant auprès de fournisseurs à des prix préférentiels.

Il faut noter que la guerre russo-ukrainienne et la demande européenne croissante de gaz ont conduit à une intensification de la concurrence entre les pays de l’Union européenne et à un élargissement de l’orientation des décideurs politiques européens vers l’Afrique, comme théâtre de compétition stratégique. D’autant plus que la plupart des intérêts stratégiques européens en Afrique sont menacés par de nombreuses puissances régionales et internationales. Comme la Chine, la Russie, la Turquie et les pays du Golfe.

Néanmoins, malgré l’existence de nombreux intérêts vitaux communs qui lient la France et l’Italie en Afrique pour faire face à de nombreux dossiers qui sont devenus une menace claire pour l’Europe en général, et pour les deux pays en particulier, y compris :
• Les dossiers sur la lutte contre le terrorisme,
• l’immigration clandestine,
• ainsi que la sécurisation des sources d’énergie.

Cependant, après le déclin de l’influence française en Afrique et l’escalade de la présence économique et militaire chinoise sur le continent, l’Italie cherche désormais à conduire le retour de l’Europe sur le continent africain selon une nouvelle stratégie de développement, en partant d’abord de l’Afrique du Nord, notamment de l’Algérie, surtout que leur traitement de ces dossiers est devenu plus compétitif entre eux, beaucoup plus que la coopération pour atteindre les résultats souhaités dans ces dossiers stratégiques.

C’est pourquoi nous allons tenter de lever le voile sur quelques éléments de concurrence entre la France et l’Italie, ainsi que les manifestations et l’ampleur de cette concurrence en s’intéressant à plusieurs sujets à la fois.

Flash sur les aspects de concurrence entre la France et l’Italie en Afrique

La dernière décennie a vu une intensification de la concurrence entre les puissances internationales et régionales pour la présence et l’expansion sur le continent africain, et ce, en raison de ses énormes ressources naturelles, ainsi que de sa supervision d’importants corridors internationaux qui contrôlent plus de 30% du mouvement commercial international, en plus de son importance stratégique en tant que grand pouvoir de vote dans divers forums internationaux.

Par conséquent, l’Italie et la France ont tenu à construire leur nouvelle stratégie pour traiter avec les pays africains avec une pensée et une vision différentes de ce qu’elles étaient par le passé, et en tant que partenaires des pays africains et non en tant que puissances coloniales dominantes, surtout avec la montée des voix et des protestations populaires et officielles rejetant la présence européenne dans son image coloniale et l’alliance avec des puissances internationales non stigmatisées, l’occupation des pays du continent africain comme la Russie et la Chine, et les formes de concurrence entre elles se manifestent à travers la stratégie sécuritaire et militaire, ainsi que la concurrence sur les dossiers énergétiques, la lutte contre l’immigration clandestine et le terrorisme.

• Trop tôt pour parler du succès du plan italien en Afrique

La stratégie adoptée par l’Italie en Afrique fût cristallisée plus clairement à travers le document de politique stratégique de l’année 2020.

C’est pourquoi la politique étrangère italienne sous Giorgia Meloni, l’actuelle Présidente du Conseil des ministres d’Italie depuis le 22 octobre 2022, a été caractérisée comme suivant la même approche utilisée par son prédécesseur Mario Draghi, et cela en cherchant à conclure des accords bilatéraux et des partenariats avec les pays, et en travaillant à établir la stabilité dans le bassin méditerranéen, la région de la Corne de l’Afrique et le Sahel africain.

Il en ressort que la rivalité franco-italienne se concentre et se développe hors des frontières de l’Europe, et s’est étendue à la dimension africaine.

• Un différend sur des domaines de concurrence entre les deux pays

L’Italie chercherait à restaurer son influence coloniale en Afrique, mais elle voudrait le promouvoir à travers un plan clair de coopération constructive et stratégique avec les pays africains, qui soit basé sur un partenariat mutuel et non sur une considération de contrôle et d’influence, notamment dans certaines régions telles que :
-/- L’Afrique du Nord,
-/- L’Afrique de l’Ouest,
-/ et La Corne de l’Afrique.

Tandis que la France cherche à commercialiser sa nouvelle stratégie en Afrique, et dans de nouvelles régions, loin de ses zones d’influence traditionnelles, surtout après le déclin de sa popularité dans ses zones d’influence en Afrique de l’Ouest et du Centre et l’émergence de nombreuses manifestations populaires rejetant la présence française, qui n’ont pas réussi à vaincre les racines du terrorisme au cours de la dernière décennie.

La France s’est donc résignée, à travers la récente visite de Macron en Afrique, de se lancer dans les domaines de coopération nouvelle par lesquels elle cherche à construire sa nouvelle stratégie.

A- En Libye

La concurrence y existe depuis des années pour bénéficier des ressources pétrolières et gazières libyennes, mais l’Italie est aujourd’hui dans une position plus forte que les initiatives proactives entreprises par l’Italie sous la direction de ses gouvernements, en particulier celui de Giorgia Meloni, qui a clarifié l’importance du partenaire libyen dans la réalisation des « rêves » de l’Italie d’assurer la continuité du flux de pétrole et de gaz naturel vers elle et d’augmenter les investissements et les transactions.

Sans parler, bien sûr, de l’objectif ultime de l’Italie de devenir un centre d’importation et de stockage des ressources énergétiques d’Afrique et de les redistribuer à ses voisins européens.

Une certitude

A l’heure où l’imbrication économique italo-libyenne se renforce, le rôle français se réduit. Malgré l’affirmation de chacun d’eux qu’il n’est pas dans leur intérêt de maintenir l’état de chaos à l’intérieur de la Libye et leur travail pour trouver une solution pacifique à la crise complexe, chacun des deux suit une stratégie différente. Pourtant, l’objectif est le même mais la compétition fait rage, la course est féroce, et les deux sœurs européennes sont devenues des adversaires dans l’arène africaine.

En fait, la concurrence franco-italienne permettra à la Libye et à d’autres pays africains d’améliorer leurs conditions de négociation avec les deux pays et de conclure des contrats qui profitent aux deux parties, mais cela complique parfois les choses.

La société italienne « Eni » est considérée comme un concurrent de la société française « Total », donc Paris considère que l’accord énergétique entre Tripoli et Rome constitue une menace pour les intérêts économiques de la France en Afrique du Nord, et le soutien de la Turquie à l’Italie y exacerbe les relations franco-turques. Toutefois, afin d’empêcher l’expansion du partenariat italo-turc en Méditerranée orientale, Paris a tenté de se rapprocher d’Athènes, qui a des différends avec Ankara sur la propriété des îles de la mer Egée.

B- En Afrique du Nord en général

Il importe de noter que la concurrence franco-italienne pourrait permettre à certains pays africains d’améliorer leurs conditions de négociation avec les deux pays considérés comme des « frères ennemis ».

En effet, dès que la coalition d’extrême droite a remporté la majorité parlementaire absolue aux élections italiennes de septembre 2022, des enregistrements vidéos et des déclarations médiatiques antérieurs de la cheffe de cette coalition, Giorgia Meloni, qui comprenait une attaque directe et dure contre le président français Emmanuel Macron, et les politiques des gouvernements français précédents, se sont rapidement propagées sur les réseaux sociaux et les médias.

Une fois Meloni à la tête du gouvernement italien, beaucoup ont rapidement commencé à mettre en garde contre des fissures supplémentaires au sein de l’Union européenne elle-même, à la suite de ces différences, surtout que la plupart des positions négatives de Meloni envers Macron étaient liées à la course entre l’Italie et la France sur la richesse et l’influence des pays africains, en particulier l’Afrique du Nord.

Meloni a accusé la France d’ingérence en Libye, pour empêcher l’Italie d’y obtenir « d’importantes concessions » dans le domaine de l’énergie. Elle a également accusé l’intervention française en Libye d’avoir provoqué le chaos de l’immigration clandestine dont souffre l’Europe aujourd’hui.

Quant au plus important, Meloni a accusé les Français d’exploiter injustement les ressources naturelles et les matières premières en Afrique contre les pays africains, ce qui a contribué à pousser les Africains à migrer vers l’Europe. Pour cette raison, selon Meloni, la solution pour arrêter la migration africaine vers l’Europe n’est pas « de transférer des Africains vers l’Europe, mais plutôt de libérer l’Afrique de certains Européens ».

En conséquence, Meloni s’est adressée à Macron en disant : « Ne nous donnez pas de leçons, Macron, car les Africains quittent leur continent pour l’Europe à cause de vos politiques ».

C- En Algérie

Comme si de plein droit, l’Italie a tout de même réussi à évincer la Chine du premier rang des partenaires commerciaux de la République algérienne grâce à ses exportations de gaz, et cherche à renouveler son expérience avec l’Egypte et à assiéger l’influence du russe Wagner en Libye.

Dans ce contexte, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a fait exploser une surprise à laquelle de nombreux médias n’ont pas accordé une grande importance, lorsqu’il a annoncé que les échanges commerciaux entre les deux pays (Algérie – Italie) étaient passés de 8 à 16 milliards de dollars entre 2021 et 2022.

L’importance du chiffre ne réside pas seulement dans le doublement des échanges commerciaux entre les deux pays, mais plus important encore, que Rome a évincé la Chine du sommet du plus grand partenaire commercial de l’Algérie.

Une augmentation des importations italiennes de gaz d’Afrique du Nord, notamment d’Algérie, de Libye et d’Égypte, libérerait le pays de la dépendance au gaz russe, et renforcerait le partenariat commercial avec ces trois pays pour réduire l’influence chinoise.

Quant à la Tunisie et au Maroc, la Chine et la Russie ne posent pas de défi majeur à l’Italie par rapport à l’Algérie et l’Egypte, qui entretiennent des relations économiques et sécuritaires historiques.

D- En Corne de l’Afrique

Dans le cadre des efforts du gouvernement italien pour restaurer son influence dans la Corne de l’Afrique, après avoir connu un déclin au cours des trois dernières décennies depuis le règne de Siad Barre en 1991, l’Italie a agi dans le cadre des tâches de la politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne en partenariat avec la Somalie afin de soutenir et de maintenir l’ordre intérieur et le contrôle des frontières, en plus de mener des opérations de formation pour lutter contre la piraterie et la pêche illégale le long des côtes somaliennes, à travers l’opération « Atalanta » menée par les forces de l’EU Navy Somalia et l’opération Ocean Shield de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

Le gouvernement italien cherche également à aider Mogadiscio à lever l’embargo sur les armes imposé à la Somalie il y a trois décennies afin de soutenir le gouvernement somalien dans la lutte contre le mouvement des « jeunes moudjahidines ». La récente visite du président somalien Hassan Sheikh Mahmoud en Italie a eu lieu en février 2023 afin de renforcer la coopération bilatérale dans les domaines sécuritaire, militaire et économique démontre les efforts constants de l’Italie pour améliorer ses relations et sa présence dans l’une des régions les plus vitales de l’Italie, à savoir la Corne de l’Afrique.

Il importe de noter que la région de la Corne de l’Afrique est restée dans la sphère d’intérêt italienne depuis toujours, et à travers l’aide monétaire et la coopération mutuelle, notamment avec la Somalie (et l’Éthiopie), Rome n’avait point développé une stratégie systématique de partenariat jusqu’en 2013.

Mais au jour d’aujourd’hui…la politique étrangère italienne accorde désormais des intérêts qualifiés de « vitaux » pour ses générations futures.

Appui médiatique en vidéo :

1-Le Premier ministre italien Giorgia humilie le président Macron à propos de la méchanceté de la France en Afrique

2-Giorgia Meloni en Algérie pour un partenariat sur le gaz

3-Migrants africains : Meloni dénonce une réaction française “agressive” et “injustifiée”

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