Russie / Afrique : Aperçu de la stratégie russe et ses enjeux sur le continent brun

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Russie / Afrique : Aperçu de la stratégie russe et ses enjeux sur le continent brun
Russie / Afrique : Aperçu de la stratégie russe et ses enjeux sur le continent brun

Anouar CHENNOUFI

Africa-Press – Burundi. Les relations russo-africaines ont connu des développements importants et des succès relativement remarquables pour la stratégie russe et les réponses africaines sur un même pied d’égalité, dans l’attente d’une stratégie mieux « relookée » qui reflète les intérêts concrets des entreprises russes et les besoins de développement de l’Afrique en même temps.

Aussi, cette stratégie qui a été résumée par Sergueï Lavrov dans une interview télévisée à la fin de l’année 2022 avec la politique de « l’équilibre des intérêts », est basée sur « l’engagement à mettre en œuvre un certain nombre d’accords et de référendums d’entente », et à « élargir le champ d’action des relations russo-africaines », et « traiter ce que les cercles russes décrivaient comme un manque de connaissances ou d’informations sur la situation en Afrique ».

Dans cette optique, les observateurs, notamment russes, estiment quant à eux que la tournée africaine du ministre russe des Affaires étrangères, Segueï Lavrov, entamée en janvier 2023, faisait partie intégrante d’une stratégie russe visant à jeter des bases nouvelles et plus solides pour les relations avec l’Afrique. Ceci, en prévision du sommet de l’Union africaine (qui s’est déjà déroulé mi-février dernier), et du deuxième sommet Russie-Afrique prévu d’être organisé au mois de juillet prochain à Saint-Pétersbourg (capitale de la Russie tsariste pendant près de deux siècles), et de la volonté de Moscou de renforcer sa coopération avec l’Afrique, particulièrement dans le domaine économique (dans un apparent effort pour équilibrer l’approche sécuritaire et militaire de la Russie), et également en réponse aux critiques croissantes de la politique russe de ne pas mettre en œuvre une grande partie des accords de coopération bilatéraux que Moscou avait précédemment signés avec des pays africains, depuis le précédent sommet Russie-Afrique qui s’est déroulé en octobre 2019 à Sotchi.

Il importe de noter qu’hormis le prochain sommet Russie – Afrique de Saint-Pétersbourg, les tournées africaines de Lavrov étaient aussi une préparation pour le 15ème sommet BRICS qui aura lieu à Durban, en Afrique du Sud, en août de cette année. Ce sont deux événements importants pour Moscou après les récents engagements de Washington lors du sommet Afrique – USA avec les dirigeants africains, en décembre 2022, auquel de nombreux dirigeants de pays africains ont été invités, à l’exception des cinq pays que Washington a accusés de violer la démocratie et les droits de l’homme, à savoir le Mali, la Guinée Conakry, le Burkina Faso, l’Érythrée et le Somaliland.

De leur côté, la plupart des observateurs occidentaux estiment que la Russie a déjà réussi à manœuvrer les États-Unis et leurs alliés sur le continent africain, au début de cette année, car au lieu d’être traités comme un État voyou mondial – comme l’est la version de Washington – les dirigeants de l’Afrique du Sud, de l’Érythrée, de l’Angola et d’Eswatini ont traité Lavrov comme un ami intime pendant sa tournée.

On doit donc s’attendre à ce que le prochain sommet Russie-Afrique pourrait avoir un avantage sur son concurrent (le sommet de Washington), car la plupart des dirigeants et responsables africains sont susceptibles d’y participer, quel que soit le statut démocratique et juridique de leur pays, et qu’ils soient ou non des chefs de coup d’État. En outre, un certain nombre de responsables africains qui ont assisté au sommet de Washington ont remis en question les promesses des États-Unis d’Amérique, et des indications sont apparues quelques semaines seulement après le sommet selon lesquelles certaines des nouvelles initiatives proposées par Washington étaient en fait fondées sur ce que les pays africains s’étaient plaints, comme les menacer et les forcer à prendre parti pour l’Occident ou la nécessité d’adopter certaines idées politiques et morales.

Sous cet angle, on considère que le sommet russo-africain devrait débattre de questions de dimensions stratégiques, notamment confronter les nouvelles stratégies française, européenne et américaine.

Rappelons par ailleurs que le président russe Vladimir Poutine a déclaré qu’une grande partie du sommet discutera de la manière dont la Russie et l’Afrique pourraient contourner les sanctions américaines imposées à Moscou, en trouvant de nouveaux mécanismes pour les outils d’investissement, le commerce et les chaînes d’approvisionnement entre eux et les pays africains, en plus d’envisager des règlements en monnaies nationales à la place du dollar américain.

Où en est la présence russe en Afrique ?

Même si la taille de la présence économique russe en Afrique est restée modeste par rapport à d’autres pays, le volume des échanges commerciaux a atteint son apogée en 2018 et a légèrement dépassé 20 milliards de dollars. Dans le même temps, la Russie a annulé 20 milliards de dollars de dettes dues par un certain nombre de pays africains, avec comme principal objectif de favoriser l’entrée dans une nouvelle phase dans laquelle seront atteints les intérêts communs.

La Russie, avec ses partenaires africains, prépare un nouveau sommet en juillet prochain pour tracer de nouvelles orientations et entrer dans le champ pratique, alors qu’elle se débat avec les sanctions et la course contre la montre.

Mais ils s’étaient rendus compte, comme l’a révélé le ministre des Affaires étrangères Lavrov, que cette question n’est pas un processus rapide, mais qu’elle progresse et prend de l’ampleur, et la raison en est que de nombreux pays africains saluent ces efforts, car ils leur offrent amplement d’espace pour s’échapper de l’emprise du dollar à la lumière de l’inflation et du déficit important dont souffrent les pays africains en raison des effets de la pandémie, des changements climatiques et de la guerre russe en Ukraine. Les orientations russes soutiennent également le désir de nombreux pays africains d’adhérer à l’organisation économique BRICS et d’adopter les monnaies des pays participants dans les transactions.

Quel niveau ont atteint les relations russo-africaines ?

Commentant cette question, l’Ambassadeur itinérant, chef du secrétariat du Forum de partenariat Russie–Afrique, Oleg Ozerov, a confié que son pays a de nombreuses opportunités dans le domaine du pétrole et du gaz pour développer les relations avec l’Afrique, en commençant par soutenir des projets énergétiques sur le continent.

Quant au président russe, il avait déclaré plus tôt que la Russie ferait don aux pays africains et en nécessité de 300.000 tonnes d’engrais saisis en Lettonie, en Estonie, en Belgique et aux Pays-Bas. Le chef du secrétariat du Forum de partenariat russo-africain, Oleg Ozrov, a également exprimé la gratitude de Moscou aux pays africains pour leur politique équilibrée envers la Russie, ajoutant que la Russie estime que de nombreux pays africains ont adopté une « position officiellement neutre » sur la situation en Ukraine, malgré les pressions de l’Occident.

A quoi s’attend de plus la Russie de l’Afrique ?

Les visites de Sergueï Lavrov chez les alliés de la Russie et dans d’autres pays témoignent des efforts de Moscou pour protéger ses intérêts et étendre son influence face aux autres puissances. Ces intérêts russes sont faciles à classer avant le début de la crise russo-ukrainienne dans les domaines militaire, sécuritaire et énergétique. Cependant, les développements de l’année écoulée aux niveaux régional et international l’ont rendu complexe et entrelacé.

On peut donc en déduire que ces intérêts russes en Afrique peuvent se limiter aux domaines et objectifs suivants :

• Consolider l’alliance avec les élites dirigeantes,
• Surmonter l’isolement occidental et sécuriser la base de soutien mondiale,
• Diriger les intérêts vers le secteur de la sécurité,
• Réduire l’hégémonie occidentale,
• Eviter l’isolement international en développant des activités économiques et filières énergétiques africaines.

L’Afrique…un an après la guerre russo-ukrainienne

Il faut se mettre en évidence que la guerre russo-ukrainienne, qui vient de passer sa première année, a contribué à transformer le continent africain en un nouveau théâtre de compétitions et de conflits internationaux et en une arène de règlement de compte des grandes puissances impliquées dans la crise de l’Europe de l’Est, notamment la Russie et les pays occidentaux aux côtés de la Chine, ce qui s’est reflété dans la divergence de la position africaine sur la guerre depuis son déclenchement, conséquence de la confusion des comptes des pays africains, qui n’ont plus le luxe de se passer de l’aide économique et financière des pays occidentaux, comme en témoigne le vote des Africains pour condamner la guerre russe à l’ONU, au cours de l’année écoulée.

Entre-autres, il convient de noter que le vote des gouvernements africains dans les organisations internationales, y compris les Nations Unies, ne reflète pas nécessairement les tendances de l’opinion publique, car les estimations africaines indiquaient que l’opinion publique africaine était largement indifférente à la guerre russo-ukrainienne à travers les médias sociaux.

A ne pas oublier que les effets de la guerre russo-ukrainienne ont affecté la plupart des pays africains, qui ne seront pas surmontés à court terme s’ils s’aggravent à la lumière des répercussions persistantes de la pandémie de Covid-19, bien qu’en même temps, ils représentent une opportunité pour les pays africains d’atteindre des gains économiques compte tenu de la hausse des prix du pétrole et du gaz et du déplacement des pays européens vers le continent africain, devenant une alternative géostratégique au gaz russe.

Cependant, l’Afrique pourrait être en train de remodeler et de formuler son rôle au niveau international au cours de la prochaine étape à la lumière de l’intérêt international croissant pour l’obtention de richesses pétrolières africaines, ce qui pourrait renforcer l’influence du continent dans le système international à l’avenir.

En d’autres termes, la guerre russo-ukrainienne peut être porteuse d’un faisceau d’opportunités pour les pays africains s’ils réussissent à les exploiter en leur faveur au détriment de l’opportunisme des pays occidentaux qui s’est étendu au cours des longues décennies passées. Il existe une opportunité pour le continent africain de renforcer sa position dans le système international, y compris les institutions internationales, en particulier le Conseil de sécurité de l’ONU, au milieu des prédictions d’importants changements stratégiques dans la structure du système international au cours de la prochaine étape, à condition que l’Afrique ne soit pas toujours une arène de compétition internationale entre les grandes puissances qui ont drainé ses ressources et ses richesses au cours des dernières années.

Les Africains peuvent également voir dans la crise géopolitique actuelle une opportunité de réduire la dépendance de leur pays aux importations alimentaires en provenance de l’extérieur du continent et d’accélérer la mise en œuvre de nombreux projets agricoles en coopération avec les organismes internationaux en tirant parti des vastes espaces arables d’environ 60% du total des terres fertiles pour l’agriculture dans le monde, afin d’atteindre l’autosuffisance alimentaire et l’exportation vers le marché mondial pour assurer la sécurité alimentaire du continent au cours de la période à venir.

Les effets de la guerre sur l’avenir de l’Afrique

Dans le cas où les russes poursuivent leur guerre contre l’Ukraine, celà peut avoir des effets dévastateurs pour certains pays africains, car elle menace leurs économies, en plus d’exposer les gouvernements africains à des pressions diplomatiques pour prendre parti dans l’escalade du différend entre la Russie et les puissances occidentales, dont l’Afrique fait partie en tant qu’arène d’affrontement entre les deux parties.

On s’attendrait probablement à une diminution du volume du commerce international et de l’aide au continent, et que le coût élevé de la guerre russo-ukrainienne aura des effets négatifs sur les économies des puissances internationales, en particulier la Russie et les États-Unis d’Amérique, qui pourrait menacer d’une réduction de l’aide internationale et des investissements directs dans les pays africains en raison de la faiblesse des économies internationales.

Par conséquent, les pays africains producteurs de pétrole et de gaz devraient profiter de la crise mondiale et de la recherche par les pays occidentaux de nouveaux marchés pour satisfaire leurs besoins en pétrole et en gaz, tant sur le plan économique que financier. Bien que cela nécessite d’accroître les investissements dans le secteur pétrolier et de soutenir certains facteurs qui encouragent à attirer les investissements étrangers, tels que la stabilité politique et sécuritaire et la bonne gouvernance sur le continent africain. La crise actuelle a également renforcé la nécessité pour les pays africains d’apporter une série de développement et de modernisation en ce qui concerne l’industrie énergétique sur le continent, en particulier la recherche de nouveaux projets pétroliers et l’ouverture de la voie à davantage d’investissements étrangers dans le secteur pétrolier et le secteur du gaz naturel, afin qu’il devienne une ressource énergétique majeure pour l’Europe, et d’autres, notamment après la perturbation des marchés mondiaux de l’énergie, qui a poussé les puissances européennes à rechercher des sources alternatives pour sécuriser leurs besoins en pétrole, ce qui améliore la rentabilité économique des gouvernements africains et des taux de croissance économique élevés sur tout le continent à long terme.

On parle le plus souvent de la politique russe en Afrique en termes de présence de sociétés militaires privées (par exemple : Wagner) ou de signatures de partenariats stratégiques et d’accords de défense. Les pays africains ne devraient pas perdre de vue que ces partenariats se nouent sur fond de compétitions stratégiques avec d’autres puissance.

Cette idée se justifie par le fait que la nouvelle doctrine de politique étrangère, approuvée par Vladimir Poutine le 5 septembre 2022, est fondée sur le concept de « monde russe ». Dans ce paradigme, la Russie cherche à accroître sa coopération avec les pays slaves, la Chine et l’Inde, et doit renforcer ses liens avec le Moyen-Orient, l’Amérique latine et l’Afrique, et pour ainsi dire, l’Afrique n’est pas la priorité.

Comme il s’agit d’une rivalité et d’expansion des influences, ces pays usent de méthodes d’influence médiatique et des opérations de désinformation. Par conséquent, les pays africains, juste pour des raisons de souveraineté, devraient veiller à mieux contrôler les outils médiatiques.

Enfin, quel que soit le partenaire et ce qu’il peut offrir, il ne faudra pas qu’on ait la maladresse de négliger les principes de liberté et des droits humains pour les populations de la région.

Il faut se mettre en tête que la Russie, qui mène en Afrique une « guerre hybride » alliant moyens conventionnels et non-conventionnels, est de nouveau considérée comme un acteur capable d’offrir à ses partenaires africains une coopération économique et sécuritaire. Moscou est aujourd’hui susceptible de représenter une « troisième voie » diplomatique entre les Occidentaux, généralement perçus comme intrusifs sur la question des droits humains, et les Chinois, dont beaucoup dans la région souhaiteraient desserrer l’étreinte.

Egalement, la Russie a néanmoins cherché à diversifier la structure de ses échanges en privilégiant les secteurs de haute technologie. Elle s’était positionnée par exemple sur le marché des lancements de satellites, pour le compte de l’Angola, en 2017, mais aussi de la Tunisie, à partir de 2020.

Par ailleurs, dans le domaine du nucléaire civil, la société russe « Rosatom » a multiplié les accords avec des pays primo-accédants sur la mise en place de filières, par exemple en Zambie, au Soudan ou au Rwanda, sachant que la Russie est également très active dans le domaine de la coopération sanitaire, en témoigne l’organisation de campagnes de vaccination contre le virus Ebola ou l’exportation de traitements contre la Covid-19.

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