Africa-Press – CentrAfricaine. La République centrafricaine incarne aujourd’hui ce que le Professeur Jean-François Akandji-Kombe, juriste et opposant au régime de Bangui, qualifie sans détour d’« archétype de l’État wagnerisé ». Dans un entretien accordé à Africapresse.Paris, ce professeur de droit à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et président du Conseil de Résistance et de Transition (CRT) décortique le processus de démantèlement institutionnel qui a transformé son pays en laboratoire post-démocratique.
« Wagner est à l’origine du processus de changement de Constitution entamé en 2022 et achevé en 2023 », affirme sans ambages le Professeur Akandji-Kombe. Cette assertion s’appuie sur un témoignage qu’il juge « tout à fait édifiant »: celui de l’ex-Présidente de la Cour constitutionnelle, révoquée après avoir déclaré inconstitutionnel ce changement de Constitution.
Le juriste, qui avait lui-même participé en 2015 comme rapporteur de la Commission Gouvernance à l’élaboration de la Constitution de mars 2016, y voit un « coup d’État constitutionnel ». Cette nouvelle Constitution adoptée en 2023 permet au Président Faustin-Archange Touadéra de se maintenir indéfiniment au pouvoir.
La mainmise ne s’arrête pas aux textes. « Wagner est à la manœuvre pour l’organisation des dernières élections ou, pour être précis, du hold-up électoral de ce début 2026 qui installe le Président actuel pour un pouvoir à vie », dénonce Akandji-Kombe. Le groupe paramilitaire russe contrôle désormais « l’espace politique, par la violence et en instillant la peur », affirme-t-il, précisant que « tout cela est fait ostensiblement, au grand jour, avec l’assurance d’une impunité totale ».
Le processus de verrouillage passe également par l’arsenal législatif. Selon le professeur, Wagner pilote actuellement « l’adoption d’une loi qui permettra de verrouiller totalement l’espace civique, et qui n’est rien d’autre que la transposition de la loi russe sur les agents de l’étranger ».
Cette stratégie de contrôle social s’accompagne d’une emprise sur tous les leviers de communication. Wagner, explique-t-il, règne « dans le domaine de la communication, des ONG, du contrôle social ».
Interrogé sur la notion de « post-démocratie », Akandji-Kombe rectifie: « Je préfère encore les bons vieux termes de dictature, d’autocratie et de tyrannie. Ils rendent mieux compte de ce qui se passe dans ce pays ». Pourquoi? « Parce que le pouvoir de Bangui, c’est-à-dire autant le pouvoir réel que représente le groupe Wagner et le pouvoir d’apparat qu’incarnent les autorités centrafricaines, ne se soucie guère d’entretenir une quelconque façade démocratique », explique-t-il.
« Les deux leviers de leur pouvoir sont la force brute et le mensonge décomplexé. Leur loi est une pure loi de la jungle », assène le juriste, ajoutant que « ils sont tellement sûrs de leur force qu’ils ne s’en cachent même pas ».
Le professeur met en garde contre la propagande qui accompagne cette dérive autoritaire: « On entend que c’est l’échec de la démocratie qui a obligé à passer à l’après démocratie. Or, nous qui avons vécu l’histoire de ce pays, nous savons très bien que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas la démocratie qui a échoué, mais que ce sont plutôt les promesses de démocratie qui n’ont pas été tenues, et ceci pratiquement depuis l’indépendance de la RCA ».
Il rappelle avec force: « Combien de Centrafricains sont-ils morts et sont encore prêts à mourir pour avoir le droit de parler librement, de circuler librement, d’avoir voix au chapitre sur les affaires de leur pays, d’être ceux qui choisissent réellement leurs dirigeants? » L’expérience de la recolonisation Pour Akandji-Kombe, le terme de recolonisation n’est pas une hyperbole: « Les populations en Centrafrique vivent aujourd’hui l’expérience d’une recolonisation, avec ce que cela comporte de brutalités sur la population, d’humiliation des Centrafricains, de droit de vie et de mort de pouvoirs étrangers sur les citoyens ».
« L’immense statue d’Evgueni Prigojine (fondateur de Wagner) qui trône en plein cœur de Bangui, et le fils du même Prigojine qui a choisi de résider à Bangui où il est plus en sécurité qu’à Moscou ».
Malgré ce tableau sombre, le professeur refuse le fatalisme. Condamné fin 2022 à deux ans ferme d’emprisonnement et cinq ans de suspension de ses droits civiques pour « incitation à la haine contre le Gouvernement » — une sentence qu’il appelle sa « médaille du mérite centrafricain » —, il a créé en 2023 le Conseil de Résistance et de Transition (CRT) en réponse au coup d’État constitutionnel.
En avril 2025, il a lancé le Rassemblement Unitaire pour mener ce qu’il nomme en sango « Kota Tiri », la grande bataille. « Cette lutte a un prix qu’il faut être prêt à payer », dit-il, évoquant les menaces de mort qui le visent « jusqu’à ce jour ».
Le juriste n’épargne pas la communauté internationale: « Nous voyons bien que ce n’est pas le sort de la population centrafricaine qui préoccupe ces puissances. En Centrafrique, elles collaborent toutes parfaitement avec un pouvoir centrafricain totalement ‘wagnerisé’ ».
Il pointe du doigt « même les Nations Unies à travers la MINUSCA et l’Union européenne », dénonçant une « duplicité » qui « ne plaide pas pour la Communauté internationale, fût-elle même africaine, auprès de la population centrafricaine et, surtout, auprès de sa jeunesse ».
Le Professeur Jean-François Akandji-Kombe organisera un colloque international le 2 mars 2026 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne sur le thème « Répondre aux crimes commis par le groupe Wagner: les défis de la responsabilité juridique ».
Source: Corbeau News Centrafrique
Pour plus d’informations et d’analyses sur la CentrAfricaine, suivez Africa-Press





