Alassane Ouattara, le sacrifice de trop ?

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Alassane Ouattara, le sacrifice de trop ?
Alassane Ouattara, le sacrifice de trop ?

Africa PressCôte d’Ivoire. Pour ses inconditionnels, « ADO » (Alassane Dramane Ouattara), originaire du Nord majoritairement musulman, a été la victime des plus dangereux clivages ivoiriens, entre Nord et Sud, islam et christianisme, étrangers et autochtones. Aujourd’hui, alors qu’il avait souhaité dans un premier temps laisser l’image d’un économiste bâtisseur et démocrate, ayant pacifié la Côte d’Ivoire après une longue crise meurtrière, sa candidature à un troisième mandat cristallise plus que jamais les tensions dans son pays, l’opposition l’accusant d’être un « dictateur ». Au-delà, dans la sous-région, il semble également que son étoile soit en train de pâlir. « On ne peut pas me dire que je suis un dictateur ! Je ne souhaitais pas faire un troisième mandat. (…) Mais est-ce que j’avais le droit de mettre mon aura personnelle au-dessus de l’intérêt de mon parti et de mon pays ? » se défend-il désormais face à nos confrères de l’Agence France-Presse. Ces derniers jours de campagne ont été quelque peu éprouvants, mais sans abandonner ni son calme légendaire ni sa voix douce, Alassane Ouattara veut montrer qu’à 78 ans il est toujours aux commandes.

La légende raconte que, pour « Alassane Dramane Ouattara, fils de chef, descendant de Sékou Ouattara, fondateur de l’empire Kong, au début du XVIIIe siècle, le pouvoir ne se donne pas à celui qui n’a pas été éprouvé ». C’est l’écrivain ivoirien Venance Konan qui raconte le mieux cette histoire dans ses différents portraits consacrés au chef de l’État sortant. Pour la suite, officiellement né le 1er janvier 1942 à Dimbokro (centre), Alassane Ouattara a accompli la majorité de sa scolarité au Burkina Faso voisin, avant de prendre la direction des États-Unis, où il obtient en 1967 un doctorat en économie, avant d’entrer, l’année suivante, au Fonds monétaire international (FMI). Marié à une Française, il devient en 1983 vice-gouverneur de la BCEAO, dont il sera plus tard gouverneur. Il reconnaîtra lui-même avoir occupé plusieurs postes au titre de la Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso, ce qui va alimenter l’interminable débat sur sa nationalité.

En 1990, il est nommé Premier ministre par le président Félix Houphouët-Boigny, fonction qu’il exerce jusqu’à la mort du « Vieux » en 1993. À l’été 1999, ce dernier quitte son poste de directeur général adjoint du FMI : revenu à Abidjan, il est porté à la tête du Rassemblement des républicains (RDR) et se lance dans la course présidentielle d’octobre 2000.

Redoutant ses ambitions, le camp du nouveau président Henri Konan Bédié tente de prouver l’inéligibilité d’Ouattara, accusé d’être d’origine burkinabée. Commence ainsi un débat empoisonné sur l’« ivoirité », un concept nationaliste qui a participé à la montée des tensions communautaires. Sa candidature est rejetée pour « nationalité douteuse » par la junte militaire aux commandes depuis le coup d’État de Noël 1999.

Il est alors plus que jamais le symbole de la fracture identitaire de ce pays de forte et ancienne immigration, qu’aggrave, en 2002, la partition du pays en un Sud loyaliste et un Nord rebelle, souvent présenté comme pro-Ouattara. En 2005, sous la pression de la médiation sud-africaine, le président Gbagbo, au pouvoir depuis 2000, valide sa candidature à la présidentielle, qui sera reportée six fois jusqu’au premier tour, le 31 octobre 2010, et suivie d’une crise qui fera plus de 3 000 morts.

Une offensive finale permet à ADO d’accéder au pouvoir le 11 avril 2011, grâce au soutien de la rébellion du Nord, de l’armée française, ancienne puissance coloniale, et de l’ONU. Sa réélection triomphale en 2015 – plus de 83 % des voix au premier tour – tranche l’incessant débat sur sa légitimité.

En mars, il avait annoncé qu’il passait la main, pour se dédire en août après la mort de son dauphin désigné, son Premier ministre et ami Amadou Gon Coulibaly. En dressant son bilan en mars, ADO en avait convenu : « Je n’ai certainement pas tout réussi, mais les résultats sont là. (…) J’ai donné le meilleur de moi-même. » Il rappelle souvent qu’il a hérité d’un pays « en lambeaux », et se targue d’avoir « ramené la paix et la sécurité » et « remis le pays au travail ».

En économiste accompli, il a su, pendant ses dix ans à la présidence, jouer de ses relations avec les Occidentaux et les bailleurs de fonds pour attirer à nouveau capitaux et investisseurs. Alassane Ouattara a ainsi transformé la Côte d’Ivoire, menant notamment une ambitieuse politique de grands travaux.

Mais ses détracteurs critiquent un « technocrate international sans âme », sans volonté sociale et ayant instrumentalisé la justice contre ses opposants.

Si la croissance économique est au rendez-vous, avec une moyenne de 7 à 8 % par an depuis 2012, la pauvreté reste omniprésente et l’émigration clandestine vers l’Europe connaît ces dernières années une ampleur jamais vue. Alassane Ouattara est aussi loin d’avoir jugulé la corruption, pourtant l’une de ses promesses de campagne.

Sa candidature à un troisième mandat a une nouvelle fois brouillé les cartes. « Le masque est tombé. Il se présentait comme un humaniste, un homme de paix, un haut fonctionnaire à l’occidentale qui voulait la démocratie… Il est comme la plupart de nos présidents africains, un chef qui veut garder le pouvoir pour son clan et qui n’hésite pas à réprimer pour se maintenir », affirme, sous le couvert de l’anonymat, un homme du sérail passé dans l’opposition.

« Il se sacrifie. Vraiment, il ne voulait pas y aller, mais certains d’entre nous lui ont forcé la main. Moi, je lui ai dit que j’arrêtais si c’était quelqu’un d’autre. C’est le seul capable de fédérer, le seul capable de mener le bateau », rétorque un ministre.

Malgré la montée des tensions, certains observateurs disent ne pas anticiper une escalade vers le chaos qui a ravagé le pays il y a 10 ans. Pour Alassane Ouattara, les enjeux sont ailleurs. Le chef de l’État sortant va jouer samedi sa dernière carte, sa crédibilité et sa légitimité, en particulier si les partisans de l’opposition boycottent le vote et que la participation est faible.

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