La plus vieille carte connue d’un territoire en Europe ?

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La plus vieille carte connue d'un territoire en Europe ?
La plus vieille carte connue d'un territoire en Europe ?

Africa-Press – Côte d’Ivoire. L’histoire de la dalle de Saint-Bélec, dont des fouilles viennent de révéler de nouveaux fragments, pourrait sans aucun doute inspirer un roman d’aventures. Avant tout, parce qu’elle est un objet à part: elle pourrait bien être la plus vieille carte connue d’un territoire en Europe, gravée probablement à l’âge du bronze ancien, il y a près de 4000 ans, sur une imposante dalle de schiste de plus de 2 mètres de longueur et de 1,50 mètre de largeur.

Ensuite, parce qu’après sa découverte en 1900 dans un tumulus situé près de Leuhan (Finistère), au nord-est de Quimper, par le préhistorien Paul du Chatellier, elle se volatilisa durant une bonne partie du 20e siècle. Ou peut-être devrait-on plutôt dire qu’elle tomba dans l’oubli. Aussi, lorsque Yvan Pailler, professeur d’archéologie à l’Université de Bretagne occidentale, et Clément Nicolas, chargé de recherche en archéologie au CNRS, tous deux spécialistes de la protohistoire, se décidèrent en 2011 à remettre la main dessus pour l’étudier, ils furent contraints de se lancer dans une véritable enquête.

“Nous savions grâce à des archives que Paul du Chatellier avait organisé son transport dans son manoir de Kernuz, à Pont-l’Abbé, avant que son fils, après sa mort, ne la vende avec l’ensemble de sa collection au musée d’Archéologie nationale à Saint-Germain-en-Laye, explique Clément Nicolas. Mais lorsqu’en 2011, nous avons demandé à la voir pour l’étudier, on nous a répondu qu’elle était introuvable et qu’elle ne figurait donc pas dans les réserves. ” Après avoir interrogé, en vain, la totalité des archives et musées départementaux, les deux archéologues sont de plus en plus convaincus que la dalle de Saint-Bélec se trouve bien dans un recoin du musée.

“Clément s’est acharné à suivre cette piste et a eu raison de le faire, raconte Yvan Pailler. En 2014, nous avons découvert qu’un archéologue qui s’intéressait à une autre dalle de l’âge du bronze avait retrouvé sa trace des années auparavant dans les douves du château. ” Entre alors en scène l’un des gardiens du musée, qui se souvient d’avoir vu plusieurs dalles dans les caves. “À partir de là, ce fut presque facile. Nous l’avons localisée dans l’obscurité et l’humidité des caves et, en 2017, nous avons pu faire appel à une entreprise spécialisée dans le levage de pierres pour la déplacer “, se remémore Clément Nicolas.

Un réseau de parcelles, de reliefs et de cours d’eau

Les chercheurs peuvent enfin scruter de près cet étrange artefact. À sa surface, les fameuses formes géométriques et cupules (de petites dépressions circulaires gravées en creux) observées par Paul du Chatellier, qui semblent reliées entre elles par des lignes. “Lorsqu’il est tombé face à cette dalle il y a plus d’un siècle en ouvrant la tombe, il a tout de suite senti que c’était une représentation hors du commun, d’un style jamais décrit pour la Bretagne. Il n’a pas su comment l’interpréter “, détaille Yvan Pailler. Voici ce qu’écrira Paul du Chatellier dans ses notes: “Décrire ce curieux monument avec ses cupules, ses cercles et ses diverses figurations gravées, dans lesquelles certains voient une représentation humaine informe et celle d’une bête, est chose difficile. […] Ne nous laissons pas égarer par la fantaisie, laissant le soin à un Champollion, qui se trouvera peut-être un jour, de nous en donner la lecture.” Il faut croire que la dalle de Saint-Bélec n’attendait pas un, mais deux Champollion.

En 2021, Clément Nicolas et Yvan Pailler formulent enfin dans une publication leur hypothèse: pour eux, ces motifs seraient un réseau de chemins, d’enceintes, de parcelles, de reliefs et de cours d’eau. En somme, ils correspondraient à l’une des toutes premières représentations cartographiques de l’humanité. “En réalité, c’est le préhistorien Jacques Briard qui a fait le premier, en 1994, l’analogie entre la dalle et des gravures rappelant des parcellaires connus dans les Alpes, ou en tout cas des sites à gravures publiés comme étant des cartes, comme celle de Bedolina, en Italie, nuance Clément Nicolas. Mais il n’ira pas plus loin. ”

Trois éléments en particulier poussent le duo à creuser cette piste: sur la partie gauche de la dalle, un grand triangle creusé en bas-relief, une barrière rectiligne et un petit relief correspondent parfaitement à la vallée de l’Odet (un fleuve côtier qui s’écoule en contrebas du tumulus), à la ligne de crête des Montagnes noires et au massif granitique tabulaire tels qu’on peut les admirer lorsque l’on se place au-dessus du tumulus. Bien entendu, l’observation seule ne suffit pas. Une analyse statistique leur a ensuite permis de confirmer leur intuition: avec un niveau de confiance de 80 %, ils parviennent à établir des correspondances avec les cartes IGN actuelles, et même pour la première fois à calculer l’étendue de l’espace figuré sur la dalle. “En l’occurrence, un territoire de 30 par 21 kilomètres “, précise Yvan Pailler.

Situé à Leuhan dans la vallée de l’Odet, entre les Montagnes noires et les collines de Coadri (en haut), le tumulus de Saint-Bélec est loin d’être le seul dans le Finistère, où des structures similaires ont été trouvées. En bas, une comparaison entre la dalle gravée et la topographie du secteur. Les lignes et cupules correspondent aux motifs présents sur le bloc de schiste. Crédit: INRAP

Clément Nicolas et Yvan Pailler ont encore un autre argument pour renforcer cette thèse de la représentation cartographique: le contenu du tumulus lui-même, qui laisse penser que le défunt qui y était inhumé était un personnage de haut rang. “La société à cette époque était très hiérarchisée, ce qui se reflète parfaitement dans les tombes, qui vont de simples fosses creusées dans la terre sans aucun objet funéraire à de grands tumulus faits de dalles emboîtées, affirme Clément Nicolas. On trouve presque toujours dans ces derniers des objets en bronze comme des poignards ou des haches, ou encore des pointes de flèche en silex finement taillées, insignes du pouvoir par excellence. ”

Paul du Chatellier ne rapporta du tumulus de Saint-Bélec que l’énorme dalle gravée. Mais là encore, Clément Nicolas et Yvan Pailler ont eu raison de suivre leur flair. Entre la fin de l’année 2022 et l’automne 2023, ils décident de refouiller le tumulus pour vérifier que leur prédécesseur n’y avait rien oublié. Ils y retrouvent non seulement des fragments manquants de la fameuse dalle, des tessons de poterie, mais surtout des morceaux de poignard et trois pointes de flèches armoricaines, l’apanage des rois de la région à cette époque.

Les mystères du tumulus restent entiers

Avec ses dimensions de près de 4 mètres de longueur, 2 mètres de largeur et 2 mètres de profondeur, le tumulus de Saint-Bélec est singulièrement grand pour cette période de l’âge du bronze ancien. Le défunt y fut inhumé dans un caveau en pierre, construit au centre de la fosse. La pierre gravée, elle, constituait l’un des petits côtés du coffre, lui-même recouvert d’une grosse dalle que Paul du Chatellier, en 1900, explosa à coups de masse pour pouvoir accéder à la tombe. Malheureusement, le caveau n’a pas livré un mobilier très riche: seuls un vase biconique décoré de chevrons, un probable poignard en bronze et des pointes de flèches en silex y ont été retrouvés.

Une véritable “carte aux trésors”

“Ces tombes d’élites ou tombes princières sont distribuées de façon assez régulière dans l’espace breton, soit tous les 15-25 kilomètres. On peut imaginer qu’elles se trouvaient au centre des territoires d’entités politiques de l’époque. D’où l’idée que la dalle de Saint-Bélec puisse figurer la carte d’un de ces royaumes anciens, enterrée avec l’un de ses souverains “, suppose Yvan Pailler.

En toile de fond se pose une question plus large: et si le niveau d’organisation de ces sociétés avait été sous-estimé ? “Entre la paix qui règne à cette époque et le développement des tout premiers réseaux viaires, les ingrédients sont en tout cas réunis pour voir émerger de vrais proto-États. Dans cette perspective, la dalle prend tout son sens. ” Reste pour les deux archéologues à percer véritablement les secrets des symboles de cette carte. “Une nouvelle phase du travail s’ouvre pour nous, qui va sans doute nous occuper pendant plusieurs années. C’est un véritable jeu de piste que nous avons à mener “, s’enthousiasme Clément Nicolas. D’autant qu’ils en sont encore une fois persuadés l’un comme l’autre: la dalle de Saint-Bélec est une “carte aux trésors “. Un document précieux qui les conduira à d’autres merveilles archéologiques encore enfouies.

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