CE Qu’Il Faut Savoir
Cet article explore l’évolution de la protection sociale en Afrique, mettant en lumière les initiatives communautaires basées sur l’Ubuntu. Malgré des progrès, des défis persistent, exposant la population à la précarité. Les organisations de protection sociale communautaire (CBSPOs) offrent un soutien vital aux groupes vulnérables, renforçant leur résilience face aux crises.
Africa-Press. Au cours des dix dernières années, l’état de la protection sociale en Afrique — définie comme « un ensemble de politiques et de programmes visant à prévenir la pauvreté, la vulnérabilité et l’exclusion sociale, ou à en protéger l’ensemble de la population tout au long du cycle de vie » — a connu une expansion notable, tant en termes de couverture que de profondeur.
Avec l’adoption croissante par les gouvernements de divers programmes de protection sociale, tels que les transferts monétaires, l’assurance maladie, les travaux publics et d’autres dispositifs, cette progression vise à atténuer la pauvreté des populations vulnérables, notamment les enfants, les femmes et les personnes en situation de handicap (PNUD, 2019).
Malgré ces efforts considérables, des défis cumulatifs — tels que le changement climatique, la faiblesse de l’espace budgétaire, l’instabilité politique et la fragilité institutionnelle — continuent de menacer les progrès accomplis, en sapant l’efficacité de politiques et de programmes pourtant animés de bonnes intentions.
Aujourd’hui, l’Afrique accuse toujours un retard en matière de couverture de la protection sociale par rapport au reste du monde, exposant sa population à une grande précarité et à une forte vulnérabilité face aux chocs socioéconomiques. En effet, seuls 19,1 % des habitants du continent bénéficient d’au moins une prestation de protection sociale (OIT, 2024).
Dans ce contexte, cet article soutient qu’il est temps pour le continent de s’appuyer sur des mécanismes déjà profondément enracinés dans sa riche culture de l’Ubuntu: la protection sociale communautaire.
Des approches ascendantes de la protection sociale
Les organisations de protection sociale communautaire (CBSPOs) sont des initiatives locales ou des institutions communautaires constituées de réseaux informels, destinées à fournir un soutien socioéconomique aux groupes vulnérables. Elles regroupent généralement entre 10 et 40 membres et sont devenues depuis longtemps une bouée de sauvetage pour de nombreuses communautés, en particulier là où les systèmes formels de protection sociale sont faibles ou inefficaces.
Comparées aux systèmes de protection sociale pilotés par l’État, les CBSPOs remplissent une fonction similaire de filet de sécurité et de stabilisation des revenus, mais diffèrent par l’étendue et la nature de leurs services, ainsi que par leurs modes de gouvernance et leurs mécanismes de redevabilité.
Fin 2025, la Commission de l’Union africaine et le Programme des Nations unies pour le développement ont lancé un rapport régional intitulé « From the Ground Up: la protection sociale communautaire en Afrique », qui analyse les CBSPOs dans cinq pays, 24 communautés et 2 400 ménages. Les conclusions de ce rapport offrent des enseignements précieux pour façonner l’avenir de la protection sociale sur le continent.
Que proposent les CBSPOs aux communautés?
Les membres des CBSPOs bénéficient d’un renforcement social, financier et parfois émotionnel, ainsi que d’une capacité d’action essentielle pour surmonter les contraintes culturelles. Pour les jeunes, ces organisations constituent un filet de sécurité pour l’avenir ; l’adhésion débute souvent, comme le souligne le rapport, à l’accession au statut de chef de ménage ou au mariage.
Pour les femmes, les CBSPOs sont une source majeure d’autonomisation, accélérant les filets de protection sociale dans les domaines de la santé, de la finance et des moyens de subsistance. La composition des membres est majoritairement féminine, avec des taux allant de 58 à 64 %, reflétant les rôles de genre ancrés dans les communautés (Patino, Mpagalile et Kapingidza, 2025).
Qui participe aux CBSPOs?
Le rapport conjoint de la CUA et du PNUD s’appuie sur une recherche utilisant des méthodes mixtes dans les pays étudiés: le Ghana, les zones frontalières entre le Libéria et la Sierra Leone, le Rwanda et le Zimbabwe. La recherche qualitative a inclus des entretiens avec des informateurs clés, des groupes de discussion et des récits de vie.
L’analyse des données recueillies révèle que l’accès à des ressources financières à faible coût, voire sans intérêt, constitue la principale motivation d’adhésion aux CBSPOs. Rebuts par les taux d’intérêt élevés des prêts bancaires, souvent assortis de garanties, les membres des communautés se tournent vers des dispositifs tels que les ROSCAs, les ASCAs et les VSLAs, qui proposent des prêts à moindre coût et une accessibilité accrue.
Quelles sont les limites des CBSPOs?
Les CBSPOs souffrent d’un manque d’échelle, de durabilité financière et, surtout, d’inclusivité. Cette dernière limite est liée aux frais d’adhésion exigés, qui mettent une nouvelle fois en évidence les barrières financières présentes au sein des communautés locales.
Par ailleurs, si ces organisations absorbent efficacement les chocs idiosyncratiques — comme la maladie ou la perte d’emploi —, elles peinent à faire face aux chocs covariants, tels que les catastrophes climatiques ou les crises économiques. L’analyse de leurs forces et faiblesses ouvre toutefois une opportunité majeure: la convergence entre les CBSPOs et l’État, abordée dans la dernière partie de l’article.
Comment les CBSPOs sont-elles gouvernées?
Les CBSPOs sont des institutions bien structurées, dotées de mécanismes de gouvernance solides. Au Libéria et en Sierra Leone, 67 % des CBSPOs interrogées élisent directement leurs dirigeants, les femmes occupant 63 % des postes de direction en Sierra Leone.
En matière d’enregistrement officiel, la plupart des CBSPOs considèrent leurs relations avec les autorités locales comme une formalité administrative plutôt que comme un véritable partenariat. De ce fait, les taux d’enregistrement varient fortement, allant d’un enregistrement complet au Rwanda à seulement 45 % au Libéria.
Quel appel cela implique-t-il? Transparence et confiance
Pour positionner efficacement les CBSPOs comme des compléments aux systèmes formels de protection sociale — et comme des moteurs de résilience et de réduction de la pauvreté — la transparence et la confiance sont indispensables. Les recommandations politiques suivantes proposent une voie à suivre pour atteindre ces objectifs.
L’élargissement de la couverture de la protection sociale en Afrique exige une innovation politique intentionnelle, plaçant les atouts des CBSPOs au cœur des stratégies, afin de répondre à la vulnérabilité, de renforcer la résilience et, in fine, de réduire la pauvreté sur le continent. À quoi cela pourrait-il ressembler?
Premièrement, les CBSPOs doivent être reconnues comme des institutions essentielles au soutien des besoins locaux. Par le dialogue, les décideurs doivent ensuite intégrer ces organisations dans les programmes formels de protection sociale à tous les niveaux.
Deuxièmement, les modèles de gouvernance de la protection sociale doivent être participatifs. Cela implique de la flexibilité et des mesures ciblées, éclairées par les « voix des bénéficiaires », afin de bâtir des systèmes culturellement adaptés, inclusifs et durables.
Les partenariats public-privé deviendront alors déterminants pour faire avancer l’Agenda 2063 de l’Union africaine et les Objectifs de développement durable, en particulier la cible 1.3.
Le Rwanda offre, à cet égard, un exemple singulier, où des mécanismes communautaires traditionnels sont intégrés aux systèmes pilotés par l’État, grâce à des solutions endogènes telles que l’Ubudehe et l’Umuganda. Aujourd’hui encore, ces dispositifs demeurent au cœur du développement communautaire et de la préservation des valeurs culturelles et historiques.
L’histoire des CBSPOs est loin d’être achevée et doit continuer à être documentée à travers une production de données plus approfondie et plus systématique, afin de mieux comprendre et soutenir leur rôle dans les systèmes de protection sociale en Afrique. Pour l’heure, ce rapport appelle à trois actions clés: la collaboration entre l’État et les communautés ; l’innovation politique ; et l’intégration des mécanismes communautaires dans les politiques et programmes nationaux.
L’auteure, Esther Mpagalile, est économiste du développement indépendante. Ses travaux portent sur l’analyse de la croissance inclusive, le diagnostic de la pauvreté, la protection sociale et la recherche en politiques macroéconomiques.
Au cours des dernières décennies, la protection sociale en Afrique a évolué pour répondre aux besoins croissants des populations vulnérables. Les gouvernements ont adopté divers programmes, mais des défis tels que l’instabilité politique et le changement climatique continuent d’entraver ces efforts. La nécessité d’une approche communautaire, comme celle de l’Ubuntu, est devenue évidente pour surmonter ces obstacles.





