CE Qu’Il Faut Savoir
Le 20 janvier, un tribunal à Bruxelles a tenu une audience sur l’assassinat de Patrice Lumumba, ancien Premier ministre de la RDC. Bien que l’audience ne revisite pas l’ensemble de l’affaire, elle soulève des questions sur la responsabilité de la Belgique et l’héritage politique de Lumumba, souvent célébré comme martyr anticolonial mais dont les idées restent peu explorées.
Africa-Press. Le 20 janvier, un tribunal de Bruxelles, en Belgique, a tenu une audience procédurale dans l’affaire de longue date concernant l’assassinat de Patrice Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo (RDC). L’audience n’a pas revisité l’ensemble de l’histoire du meurtre, mais s’est limitée à déterminer si la procédure devait se poursuivre en vertu du droit belge.
Au cœur de cette procédure se trouve Étienne Davignon, ancien diplomate belge et haut responsable de l’État, âgé de 93 ans. Les procureurs fédéraux cherchent à le poursuivre pour des chefs d’accusation liés à la détention illégale et aux traitements dégradants subis par Lumumba dans les mois précédant son exécution, des accusations qu’il nie. Cette affaire fait suite à la reconnaissance par la Belgique de sa responsabilité morale dans la mort de Lumumba et représente une tentative tardive et incomplète de faire face à la violence coloniale par des moyens juridiques.
Le fait même qu’un tel examen ait lieu, aussi limité soit-il, soulève toutefois une question plus dérangeante. Tandis qu’une ancienne puissance coloniale réexamine certains aspects de son rôle dans la mort de Lumumba, une grande partie de l’Afrique postcoloniale continue d’éviter de confronter la vision politique pour laquelle il a été éliminé. L’assassinat de Lumumba est commémoré, mais son analyse est rarement prise au sérieux. Son nom est invoqué, mais ses revendications sont discrètement mises de côté.
Lumumba est souvent célébré comme un martyr anticolonial et redécouvert périodiquement à travers l’Afrique, mais le fond de sa pensée politique demeure peu exploré. Les questions qu’il a soulevées au moment de l’indépendance — sur la souveraineté, la terre et les limites de la liberté politique dans l’Afrique postcoloniale — restent largement sans réponse.
Cette négligence n’est pas fortuite. De nombreux dirigeants africains de l’après-indépendance n’ont pas honoré l’héritage de Lumumba précisément en raison de la clarté radicale de sa critique, et de ce qu’elle exigerait aujourd’hui de ceux qui détiennent le pouvoir, y compris des coalitions gouvernementales qui ont appris à tirer profit des systèmes qu’il cherchait à démanteler. Pour comprendre pourquoi ses idées continuent de déranger tant de personnes en Afrique et au-delà, il faut revenir au discours qui a rendu publique sa vision politique, ainsi qu’aux réactions qu’il a suscitées à l’époque.
Le 30 juin 1960, au Palais de la Nation à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa, Lumumba s’est adressé à la cérémonie officielle de l’indépendance en présence du roi des Belges, Baudouin. Ce discours est depuis reconnu comme l’une des interventions politiques les plus marquantes de l’ère de la décolonisation africaine. À l’époque, cependant, une grande partie de la presse occidentale l’a traité comme un acte de provocation.
Dans The New York Times du lendemain, le correspondant aux affaires étrangères Harry Gilroy qualifia le discours de Lumumba de « militant » et affirma qu’il avait « terni » une cérémonie censée célébrer l’indépendance dans un esprit de bonne volonté coloniale. Il opposa Lumumba à un discours conciliant du président Joseph Kasa-Vubu, nota que « les diplomates soviétiques présents semblaient apprécier l’événement » et inscrivit l’instant dans une lecture de guerre froide présentant Lumumba comme instable et idéologiquement suspect. Ce cadrage n’était pas accidentel, mais relevait d’un réflexe médiatique occidental plus large qui considérait le discours anticolonial intransigeant comme une menace pour l’ordre plutôt que comme une affirmation de l’agence politique.
Un reportage spécial du Guardian publié le 1er juillet 1960 fut tout aussi révélateur, bien que plus détaillé. Le journal britannique qualifia le discours de Lumumba de « pugnace » et attentatoire à la dignité royale, accordant une large place aux questions de protocole, à l’inconfort du roi, au retard du programme officiel et à l’embarras supposé causé à la Belgique lors de ce qui devait être une passation de pouvoir cérémonielle.
Selon les comptes rendus de l’époque, Baudouin faillit abandonner entièrement la cérémonie, tandis que les responsables tentaient d’en limiter les répercussions. Ce qui resta largement inexploré en Occident fut l’exactitude du récit de Lumumba et la manière dont il s’était formé.
Lumumba avait révisé et élargi ses propos alors qu’il était assis dans le Palais de la Nation, après avoir écouté le discours de Baudouin, et sans avoir été inscrit au programme officiel. Son intervention n’était pas prévue.
Elle était une réponse.
L’écart entre le récit autosatisfait du roi et le discours prophétique de Lumumba ne pouvait être plus net. Baudouin loua le « génie » du roi Léopold II, sous le règne personnel duquel environ dix millions de Congolais périrent par le travail forcé, la violence et la famine dans la quête du caoutchouc et de l’ivoire. Il évoqua la prétendue mission civilisatrice de la Belgique et présenta l’indépendance comme une bienveillance, sans reconnaître la terreur raciale, la dépossession ni les morts de masse qu’elle avait entraînées.
Lumumba rejeta catégoriquement ce cadre.
« Nous avons connu les ironies, les insultes et les coups », déclara-t-il, évoquant un système qui réduisait les Africains à l’état de sujets plutôt que de citoyens. Il parla de terres confisquées par des lois discriminatoires, de prisonniers politiques exilés dans leur propre pays et de travail forcé rémunéré par des salaires incapables de soutenir la vie humaine. L’indépendance, affirma-t-il, n’était pas un don, mais le fruit de la lutte, et elle serait vide de sens sans dignité, égalité et contrôle des richesses nationales.
Ce qui troubla les observateurs occidentaux ne fut pas l’inexactitude de Lumumba, mais le fait qu’il parlait avec franchise, publiquement et en présence du pouvoir européen. L’autojustification coloniale était acceptable ; la vérité anticoloniale ne l’était pas. Lumumba paya de sa vie le fait d’avoir nommé des réalités que d’autres apprendraient plus tard à gérer, à édulcorer et à exploiter. La focalisation sur son ton, son timing et sa supposée militance servit de délégitimation précoce de l’agencéité politique africaine.
L’histoire devait confirmer la justesse de son diagnostic.
L’une des revendications centrales de son discours était que « les terres de notre pays natal profitent réellement à ses enfants ».
Plus de soixante ans plus tard, la contradiction demeure.
La RDC possède certaines des réserves minérales les plus stratégiques au monde, notamment celles essentielles aux transitions énergétiques mondiales. Pourtant, près des trois quarts de la population vivent dans la pauvreté, tandis que les revenus miniers sont dominés par des entreprises étrangères. En RDC, des réformes soutenues par la Banque mondiale et des programmes de libéralisation, en particulier à partir des années 1980 et formalisés au début des années 2000, ont démantelé le contrôle de l’État sur le secteur minier, favorisant la privatisation et le retour du cobalt et du cuivre aux mains d’intérêts étrangers, au détriment du contrôle national sur les ressources stratégiques.
L’extraction des ressources s’est poursuivie parallèlement aux déplacements de populations, aux conflits et à la dégradation environnementale, notamment dans l’est du pays.
Le même schéma se retrouve ailleurs.
Au Nigeria, les exportations de pétrole brut ont généré des centaines de milliards de dollars מאז les années 1970, et pourtant plus de 133 millions de Nigérians vivent dans une pauvreté multidimensionnelle. Contextes nationaux différents, résultats similaires: une indépendance politique sans souveraineté économique. Les communautés du delta du Niger subissent une pollution chronique, le sous-développement et la violence, tandis que les richesses s’écoulent vers l’extérieur.
Lumumba aborda également directement la liberté politique.
Il s’engagea à « mettre fin à la persécution de la pensée libre » et à garantir que « tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues par la Déclaration universelle des droits de l’homme ».
Ce n’était pas une envolée lyrique.
C’était un avertissement.
À travers le continent, les engagements démocratiques les plus élémentaires ont été à maintes reprises trahis par la violence, la répression et des processus électoraux profondément compromis, notamment en Ouganda, en Tanzanie et en Érythrée.
La militarisation est devenue un mode de gouvernance par défaut, avec des guerres, des coups d’État et des luttes de pouvoir désormais récurrents, des conflits prolongés de la Corne de l’Afrique aux prises de pouvoir militaires répétées ailleurs.
Lumumba mit explicitement en garde contre le règne de la force en Afrique. « Nous établirons dans le pays une paix qui ne reposera pas sur les fusils et les baïonnettes, mais sur la concorde et la bonne volonté », déclara-t-il.
Cette vision a été progressivement abandonnée.
L’Afrique est indépendante dans la forme, non dans la substance.
La corruption, la répression et les systèmes néocoloniaux continuent de la vider de son contenu.
La Commission de l’Union africaine estime que l’Afrique perd environ 89 milliards de dollars par an à cause des flux financiers illicites, tandis que les mécanismes du franc CFA et les conditionnalités de la dette continuent d’entraver le progrès socio-économique. Les tribunaux peuvent examiner des actes individuels, mais l’histoire juge les systèmes, et ceux contre lesquels Lumumba avait mis en garde demeurent solidement en place. C’est pourquoi l’affaire en cours en Belgique dépasse largement son cadre juridique.
La procédure judiciaire belge revient sur les mécanismes de la mort de Lumumba, mais elle ne peut résoudre la blessure historique et politique plus profonde que son assassinat a représentée.
La famille de Lumumba, la RDC et le continent africain tout entier sont en droit d’exiger une pleine reddition de comptes pour son assassinat, tout comme les Africains méritent des réparations pour l’esclavage et le colonialisme.
Cependant, la justice pour le passé est indissociable de la responsabilité dans le présent.
Son héritage exige plus que des statues et des mémoriaux.
L’échec persistant à se hisser au niveau des principes énoncés par Lumumba n’a produit ni stabilité ni dignité, mais extraction, inégalités et cycles récurrents de violence.
Telle demeure l’œuvre inachevée de la vie et de la mort de Patrice Lumumba.
Patrice Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo, a été assassiné en 1961, un acte qui a marqué l’histoire postcoloniale de l’Afrique. Son discours lors de l’indépendance en 1960 a été perçu comme provocateur par les puissances coloniales, révélant les tensions entre les aspirations africaines et les intérêts occidentaux. La Belgique a récemment reconnu sa responsabilité morale dans sa mort, mais les questions soulevées par Lumumba sur la souveraineté et la liberté politique demeurent largement ignorées par de nombreux dirigeants africains d’aujourd’hui.





