Muhammad Hasab Al-Rasoul
Africa-Press. L’Éthiopie a célébré, du 23 au 27 janvier 2026, le 90e anniversaire de son armée de l’air, première force aérienne du continent africain, lors de cérémonies organisées sur la base de Bishoftu, près d’Addis-Abeba.
Les célébrations ont inclus des démonstrations aériennes d’avions développés localement, des expositions d’équipements de défense avancés, ainsi qu’un forum international intitulé « L’avenir des forces aériennes africaines », avec la participation de 20 pays africains.
La présence régionale et internationale marquée a transformé l’événement en une véritable plateforme géopolitique. Deux pays arabes, les Émirats arabes unis et le Maroc, ont pris part aux démonstrations aériennes aux côtés des forces éthiopiennes, avec des avions Mirage 2000, F-15 et des hélicoptères Apache.
La participation américaine et le partenariat stratégique global
La participation américaine a été la plus notable, à travers une délégation conduite par le secrétaire d’État adjoint Christopher Landau, comprenant le commandant de l’US AFRICOM, le général Michael Dagvin Anderson, ainsi que l’ambassadeur des États-Unis à Addis-Abeba, Ervin Massinga.
Cette présence ne relevait pas du simple protocole, mais a marqué un tournant qualitatif dans les relations bilatérales. Les entretiens avec le chef du gouvernement et les ministres de la Défense et des Affaires étrangères ont porté sur la coopération militaire et de renseignement, les exercices aériens conjoints, ainsi que le soutien américain au développement de l’armée de l’air éthiopienne et à son équipement en technologies avancées, notamment les radars et les drones.
Ce rapprochement intervient dans un contexte de compétition internationale accrue pour l’influence en Afrique et s’inscrit dans une stratégie de sécurité américaine renouvelée, parallèlement à l’importance stratégique croissante de la Corne de l’Afrique depuis la guerre de Gaza et le soutien yéménite à la Palestine.
La participation émiratie: nature et contexte
La participation remarquée des Émirats arabes unis a illustré la profondeur de l’alliance stratégique entre Abou Dhabi et Addis-Abeba. Elle s’est traduite par une contribution qualitative aux démonstrations aériennes et par la présence d’une délégation militaire de haut niveau, prolongeant un soutien émirati multidimensionnel à l’Éthiopie.
Sur le plan militaire, Abou Dhabi a assuré la formation de la garde républicaine éthiopienne et fourni des drones Wing Loong et des armes modernes utilisées lors de la guerre contre le Front du Tigré (2020-2022). Sur le plan économique, ce soutien s’est étendu à d’importants investissements dans les infrastructures, incluant aéroports, barrages et ports à Djibouti et en Somalie, ainsi que dans les secteurs des énergies renouvelables et de l’agriculture.
Politiquement, les Émirats ont soutenu les revendications éthiopiennes d’accès à la mer via les ports de Berbera (Somalie) et d’Assab (Érythrée), cherchant à faire de l’Éthiopie un hub logistique majeur à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb.
Ce rôle émirati s’inscrit dans l’accord de partenariat stratégique signé avec Washington en septembre 2024, qui a élevé la relation à son plus haut niveau et positionné les Émirats comme un acteur avancé des intérêts américains en Afrique et en Asie.
L’Éthiopie et ses ambitions de domination régionale
L’Éthiopie cherche à exploiter la rivalité internationale autour de la Corne de l’Afrique afin de retrouver son rôle historique de puissance régionale dominante, en surmontant son enclavement géographique depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993.
Cette ambition se manifeste par une volonté persistante d’obtenir un accès souverain à la mer, notamment via Berbera ou Assab, une démarche rejetée fermement par la Somalie et l’Érythrée et en contradiction avec les principes du droit international.
Parallèlement, Addis-Abeba accélère la construction d’une marine moderne avec l’appui français et israélien, incluant des projets d’acquisition de frégates et de sous-marins, soutenus diplomatiquement par les États-Unis et financièrement par les Émirats.
La fédération ethnique fragile: un défi interne croissant
Malgré l’ampleur de ses ambitions, l’Éthiopie fait face à de lourds défis internes, au premier rang desquels figure le système fédéral ethnique inscrit dans la Constitution. Les contradictions entre les textes et la pratique ont généré de profondes crises régionales, visibles dans les mouvements armés en Amhara, Tigré, Oromia, Benishangul-Gumuz, Afar et dans la région somalie éthiopienne.
Ces tensions ont ouvert la voie à des ingérences régionales, plusieurs pays voisins ayant renforcé leurs liens avec des groupes opposés au pouvoir central, aggravant ainsi la vulnérabilité interne d’Addis-Abeba.
À cela s’ajoute un risque économique majeur lié au rapprochement avec Washington, susceptible de menacer les intérêts chinois en Éthiopie, la Chine ayant investi et prêté plus de 27 milliards de dollars au pays.
L’axe Addis-Abeba – Abou Dhabi – Washington
La célébration de Bishoftu s’inscrit dans une stratégie plus large portée par un axe tripartite visant à exploiter les transformations régionales et internationales pour sécuriser des intérêts communs dans la Corne de l’Afrique.
Cet axe répond à des objectifs imbriqués: sécurisation de Bab el-Mandeb, consolidation des ambitions régionales éthiopiennes et projection de puissance émiratie, dans un contexte de rivalité mondiale accrue.
La célébration révèle ainsi un paradoxe stratégique éthiopien: les alliances qui renforcent ses ambitions extérieures accentuent simultanément ses fragilités internes et ses antagonismes régionaux.





