Thabet Al-Amour
Africa-Press. Les relations tuniso-américaines ont connu récemment une dynamique diplomatique notable et des visites de navette répétées. Cela s’est notamment manifesté par les visites récurrentes effectuées en Tunisie par le conseiller du président américain pour les affaires arabes et africaines, Massad Boulos, qui s’est rendu dans le pays à deux reprises en l’espace de six mois. Quel est donc le secret de cet intérêt américain pour la Tunisie? S’agit-il d’un intérêt de partenariat ou d’une logique de containment (endiguement)?
On ne peut pas lire l’intérêt américain récent pour la Tunisie indépendamment des transformations politiques rapides en Afrique du Nord, en Méditerranée et au Sahel, ainsi que du repositionnement américain dans l’ordre international en général, et dans les zones où la concurrence internationale pour l’influence s’intensifie — la Tunisie en faisant partie.
Ainsi, comprendre les raisons de cet intérêt américain pour la Tunisie renvoie à trois dimensions. La première concerne la Tunisie elle-même et les complexités de sa situation politique interne. Les visites répétées de Massad Boulos rappellent celles que Condoleezza Rice effectuait en Tunisie à l’époque de Zine El Abidine Ben Ali, et qui se résumaient souvent à des recommandations et à des exigences. Ben Ali n’y avait pas prêté attention, et il semble que l’actuel président tunisien, Kaïs Saïed, ne veuille pas davantage prêter l’oreille aux recommandations, pressions et exigences de Massad Boulos. Une part de l’intérêt américain pour la Tunisie relève donc davantage de la confrontation et de demandes insistantes que d’un intérêt guidé par des priorités claires ; un projet de sanctions visant la Tunisie est d’ailleurs à l’étude au Congrès.
La deuxième raison tient au fait que la visite s’inscrit dans la volonté de Washington de contenir l’influence sino-russe en Afrique du Nord en général, et en Tunisie en particulier. Les États-Unis voudraient commencer par la Tunisie, considérée comme un bloc politique aux calculs différents de ceux, par exemple, de l’Algérie et du Maroc. La troisième dimension concerne l’intégration de la Tunisie dans une zone d’influence américaine « par excellence ». Autrement dit, le secret de l’intérêt américain pour la Tunisie s’explique par plusieurs considérations politiques, économiques, sécuritaires et stratégiques — notamment au regard du calendrier des visites et de leur contexte régional.
On note que la deuxième visite de Boulos en Tunisie intervient sur fond de transformations accélérées dans la région: qu’il s’agisse de la situation en Libye, susceptible de se dégrader davantage, ou de la montée de la compétition internationale pour l’influence en Afrique du Nord, entre les États-Unis d’un côté et la Russie et la Chine de l’autre.
La visite de Boulos s’inscrivait d’ailleurs dans une tournée incluant plusieurs pays d’Afrique du Nord, ce qui indique qu’elle est liée à des intérêts américains qui dépassent le cas tunisien pour englober l’ensemble de la région. L’intérêt américain pour la Tunisie n’est pas dissociable du « virage » américain vers l’Afrique du Nord ; mais la Tunisie semble se retrouver au centre de l’attention et au cœur de la tempête.
D’autant plus que le regard de Trump s’oriente vers plusieurs zones au-delà du Venezuela et de l’Iran, et pourrait s’étendre à des régions difficiles à anticiper, dans le cadre de son plan visant à endiguer — et arrêter — l’expansion russo-chinoise. Les calculs de Trump semblent privilégier l’endiguement de la Russie et de la Chine plutôt qu’une confrontation directe avec elles.
Les lectures de la deuxième visite de Massad Boulos en Tunisie se sont multipliées, jusqu’à la contradiction, notamment quant à ses motivations. Alors que lors de la première visite, Boulos avait rencontré le président Kaïs Saïed, la deuxième s’est limitée à une rencontre avec le seul ministre tunisien des Affaires étrangères.
Parmi les éléments et les significations de la première visite, on a observé une tension manifeste et assumée: Boulos était debout, tandis que le président tunisien a choisi d’évoquer l’extermination, la famine et les massacres subis par le peuple palestinien à Gaza, en les mobilisant comme message officiel tunisien adressé à l’administration américaine.
Le président Saïed aurait présenté à Boulos des images montrant des scènes de violence, de famine et d’extermination à Gaza, pour signifier que le soutien américain à la guerre à Gaza ne fait pas des États-Unis un promoteur de la démocratie dans le monde, ni un défenseur des droits humains. Il semble que la colère ait été réciproque entre les deux hommes, chacun ayant contrarié l’autre.
Dans les éléments entourant la première visite, Boulos avait dans sa besace plusieurs demandes liées au premier volet évoqué, à savoir les complexités de la scène politique intérieure en Tunisie. Parmi les demandes américaines qu’il aurait portées figuraient la reprise du processus démocratique et le transfert du pouvoir à la jeunesse. Il semble aussi qu’il y ait eu une demande américaine indirecte laissant entendre à Kaïs Saïed qu’il devrait se retirer, ce qui expliquerait l’escalade des tensions au point d’irriter le président Saïed. La page officielle de la présidence tunisienne a publié un communiqué indiquant que « la Tunisie a insisté sur la non-ingérence dans les affaires intérieures des pays de la région » et qu’elle avait entamé une « redéfinition de ses alliances internationales », en référence à l’Iran, la Russie et la Chine.
Lors de la deuxième visite, Boulos n’a pas été reçu par le président tunisien, ce qui suggère que les tensions se sont aggravées et que le chef de l’État n’est pas intéressé par une rencontre avec lui. La raison en serait la pression américaine exercée sur la Tunisie à travers ce qui a été présenté comme l’initiative parlementaire américaine pour « restaurer la démocratie en Tunisie ». Cette initiative a été soumise par deux députés des deux partis — le républicain Joe Wilson et le démocrate G. Wilson Crow — à la présidence de la Chambre des représentants. Elle attend d’être renvoyée aux commissions des Affaires étrangères et des Affaires judiciaires pour examen, en vue de son adoption et de sa présentation en séance plénière, avant un transfert ultérieur au Sénat, puis son dépôt sur le bureau du président américain, Donald Trump, pour signature.
Cette initiative comporte, selon l’auteur, des points graves: elle part du postulat que le gouvernement du président Kaïs Saïed est « autoritaire », « viole les droits humains » et « commet des actes contraires à la Constitution ». Elle appelle donc à « restaurer » la démocratie tunisienne et à organiser des élections conformément à la Constitution de 2014, que le président Saïed a abrogée. Si ce projet est adopté, la Tunisie serait soumise à des sanctions sur une période de quatre ans, comprenant des mesures lourdes et des pénalités sévères, alors même que le pays traverse des difficultés économiques.
La tension dans les relations tuniso-américaines s’est ensuite accentuée. Après l’initiative des deux députés, une délégation du Congrès américain a visité la Tunisie le 28 août 2025 et a été reçue par le ministre des Affaires étrangères Mohamed Ali Nafti. Officiellement, la visite a été présentée comme portant sur les investissements et la coopération bilatérale ; mais, selon des lectures tunisiennes, son contenu implicite aurait consisté à réitérer les demandes américaines relatives au retour à la démocratie. D’après ces mêmes estimations, Washington aurait considéré que le président Kaïs Saïed avait écarté des responsables politiques tunisiens proches des États-Unis ; dès lors, ce qui se joue ne relèverait pas d’un partenariat, mais d’une forme de chantage.
La répétition des visites américaines en Tunisie ne signifie pas nécessairement un intérêt positif, ni que les relations reposent sur l’égalité. La situation se rapprocherait davantage d’une logique de tutelle et d’injonctions que d’un partenariat ou d’un « containment ». Washington, selon ce point de vue, n’est pas satisfaite du rapprochement entre la Tunisie et la Chine et la Russie, qu’elle perçoit comme une menace pour son influence — d’autant que des voix tunisiennes proches du président Saïed appellent à bâtir de nouvelles alliances avec Pékin et Moscou comme alternative aux États-Unis.
Tout rapprochement tunisien avec la Russie ou la Chine signifierait un éloignement — voire une mise à l’écart — des États-Unis, ce qui expliquerait le cœur de l’intérêt américain pour la Tunisie, considérée comme un point d’appui géographiquement important dans l’approche américaine envers l’Afrique du Nord.
Le pivot américain vers la Tunisie comporte ainsi deux faces opposées: d’un côté, la pression via des exigences et la menace de sanctions ; de l’autre, l’inscription de la Tunisie dans le cercle des priorités américaines. Il y a une tension évidente, mais cela ne signifie pas pour autant une rupture totale.
On ne peut pas réduire l’intérêt américain pour la Tunisie aux seules questions internes et au retour à la démocratie. Cet aspect existe, mais il est directement lié à l’influence américaine au sein des cercles de décision tunisiens. Toutefois, la clé de l’intérêt américain dépasse les enjeux internes: elle se rapporte à la géopolitique de la Tunisie, à ses relations avec ses voisins — notamment l’Algérie et la Libye — ainsi qu’à ses liens avec la Russie et la Chine et à l’expansion de leur influence.
Il n’est pas exclu, selon l’auteur, que l’un des objectifs de cet intérêt américain soit aussi d’attirer la Tunisie — par la contrainte ou l’incitation — dans le sillage de la normalisation.





