Al-Mustafa Al-Mu’tasim
Africa-Press. La région connue sous le nom de « Sahel africain » s’étend sur 5 900 kilomètres, de l’océan Atlantique à l’ouest jusqu’à la mer Rouge, au niveau de l’Érythrée, à l’est. Il s’agit d’une bande dont la largeur varie de quelques centaines à mille kilomètres, couvrant une superficie de 3 053 200 km2. Elle traverse le nord du Sénégal, de la Mauritanie, du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Tchad, du Soudan et de l’Érythrée, et comprend également l’extrême sud algérien et l’extrême nord du Nigeria.
C’est une zone écologique de transition, semi-aride, située entre la savane boisée au sud et le Sahara au nord. Depuis que les États du Sahel ont obtenu leur indépendance dans les années 1950 et 1960, la région vit au rythme de crises sécuritaires et humanitaires continues. Au cours des deux dernières décennies, la faiblesse des États et des institutions de gouvernance, la dégradation économique, les effets du changement climatique, les interventions internationales, ainsi que l’essor de l’extrémisme, du terrorisme et de la criminalité transfrontalière organisée ont rendu la situation encore plus complexe.
Le Sahel ouest-africain regroupe la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Tous ces pays ont été des colonies françaises et sont restés, après l’indépendance, une zone d’influence française.
Au cours des cinq dernières années, le Sahel ouest-africain a connu une vague de coups d’État, certains réussis, d’autres avortés: au Mali, le putsch mené par le colonel Assimi Goïta (24 mai 2021) ; au Burkina Faso, celui conduit par Ibrahim Traoré (septembre 2022) ; et au Niger, celui dirigé par le général Abdourahamane Tiani (juillet 2023). Les motivations de ces coups d’État ont varié entre accusations d’échec, de corruption et de mauvaise gestion visant les régimes en place, dénonciation d’une trop grande marge de manœuvre accordée à la France pour exploiter les richesses de ces pays, et incapacité à faire face aux mouvements armés séparatistes et jihadistes. Du fait de la complexité de la concurrence régionale et internationale intense autour de cette zone, les réactions internationales à ces coups d’État ont été contrastées:
1) Les pressions de la CEDEAO
La CEDEAO, ou « Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest », a été créée en mai 1975 et a son siège à Abuja, au Nigeria. Elle regroupe des pays d’Afrique de l’Ouest: le Cap-Vert, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Liberia, le Mali, le Sénégal, la Sierra Leone, le Bénin, le Burkina Faso, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Niger, le Nigeria et le Togo. La Mauritanie en a été membre jusqu’en 2000, date à laquelle elle s’en est retirée.
La CEDEAO dispose d’institutions telles que la Commission de la CEDEAO, la Cour de justice de la Communauté, le Parlement de la CEDEAO, la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC/EBID), l’Organisation ouest-africaine de la santé (OOAS/WAHO) et le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme en Afrique de l’Ouest (GIABA). Elle comprend aussi deux ensembles monétaires et économiques: l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la Zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO/WAMZ).
La CEDEAO agit également comme force de maintien de la paix en Afrique de l’Ouest, avec des interventions ces dernières années en Côte d’Ivoire (2003), au Liberia (2003), en Guinée-Bissau (2012), au Mali (2013) et en Gambie (2017).
Après les coups d’État au Mali, au Niger et au Burkina Faso, la CEDEAO a refusé de les reconnaître et a exigé un retour à la situation antérieure. Les dirigeants des trois coups d’État ont rejeté ces demandes, accusant l’organisation d’être soumise aux orientations coloniales occidentales, en particulier françaises. Cela a conduit la CEDEAO à adopter une série de mesures punitives contre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, comprenant un embargo économique, la fermeture des frontières, le gel des avoirs financiers, le rappel des ambassadeurs et même la menace d’une intervention militaire. La riposte des trois pays ne s’est pas fait attendre: le 28 janvier 2024, ils ont annoncé leur retrait de la CEDEAO.
2) Le retrait français et européen des pays du Sahel ouest-africain
D’une manière générale, la région du Sahel a connu une instabilité depuis son indépendance pour plusieurs raisons. Mais depuis l’effondrement du régime de Kadhafi en Libye en 2011, la zone frontalière entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger a vu s’accroître les tensions et l’instabilité, ce qui a favorisé une large expansion des mouvements armés séparatistes et terroristes. La région est aussi devenue un corridor emprunté par des réseaux de criminalité organisée pour acheminer des drogues dures en provenance d’Amérique du Sud, et où opèrent des bandes impliquées dans le trafic et la traite des êtres humains.
Sous le prétexte de lutter contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière organisée, la région a connu une intervention militaire européenne menée par la France, les pays du Sahel — et plus largement une grande partie de l’Afrique de l’Ouest — étant considérés comme une composante importante de « l’arrière-cour » française en Afrique, soumise depuis l’indépendance à une influence française aux plans économique, militaire et culturel.
La France a imposé sa langue à ses anciennes colonies, tout comme l’usage du franc CFA. Elle a été l’un des principaux bénéficiaires des richesses miniérales des pays ayant connu des coups d’État: l’or et le lithium du Mali, l’uranium du Niger, l’or, l’argent et le borax du Burkina Faso, le fer de la Mauritanie… tandis que les populations de ces États continuaient de souffrir de pauvreté, de précarité, d’ignorance et de sous-développement.
Le soutien à des régimes corrompus, autoritaires et impopulaires, l’exploitation — voire le pillage — économique, ainsi que des injustices historiques, ont attisé la colère populaire contre les anciennes puissances coloniales, en particulier la France. De plus, l’échec de l’armée française, soutenue par l’Europe, à vaincre le terrorisme a nourri la défiance et le soupçon quant aux objectifs de cette présence militaire étrangère. Une conviction s’est développée parmi les peuples du Sahel ouest-africain: le terrorisme pourrait relever d’une fabrication coloniale, et la guerre proclamée contre lui ne serait qu’un prétexte pour pérenniser la présence militaire française et de ses alliés, afin de maintenir la mainmise sur les ressources de la région.
La France a condamné les coups d’État et leurs auteurs au Mali, au Niger et au Burkina Faso, et s’est accrochée à son soutien aux régimes alliés renversés depuis 2020. Les relations franco-européennes avec les pays du Sahel se sont alors dégradées, et la tension s’est accrue lorsque le Mali a fait appel à des combattants du groupe russe privé Wagner pour l’aider à lutter contre les rebelles azawadiens.
Le 18 février 2022, le Mali a annulé tous les accords militaires avec les Français et les Européens, mettant ainsi fin à la mission de l’opération Barkhane au Mali, lancée par la France le 11 janvier 2013 à la demande du gouvernement malien de l’époque pour empêcher l’avancée des groupes terroristes et des rebelles touaregs vers Bamako et les principales villes du pays. Barkhane comptait 5 500 soldats déployés au Mali, au Niger et au Tchad, dans le cadre d’un partenariat avec les cinq pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad).
Au Mali, Barkhane disposait de trois bases militaires, dont la plus importante était la base de Gao, où étaient également stationnées les forces européennes « Takuba », composées de militaires dont environ la moitié étaient français, et d’autres venus de Belgique, de République tchèque, du Danemark, d’Estonie, d’Allemagne, d’Italie, de Hongrie, des Pays-Bas, du Portugal et de Suède.
En août 2022, la France a annoncé l’achèvement du retrait de son armée du Mali, suivi du retrait des forces allemandes. Les tensions entre Paris et Bamako ont atteint leur paroxysme lorsque les deux pays ont procédé à l’expulsion réciproque de leurs ambassadeurs en septembre 2025.
Le Burkina Faso a, de son côté, dénoncé l’accord du 17 décembre 2018 relatif à la présence des forces françaises « Sabre », fortes de 400 militaires. Le 18 février 2023, le Burkina Faso a officiellement annoncé la fin du retrait des forces françaises.
Quant au Niger, il a exigé le départ des troupes françaises de son territoire, ce qui a été acté en décembre 2023. Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a également annoncé son intention de fermer les bases militaires françaises au Sénégal. Le Tchad, pour sa part, a fixé au 31 décembre 2024 la date de départ du dernier soldat français de son territoire.
3) Le recul de la présence américaine
Après les attentats du 11 septembre 2001, Washington a lancé une série d’accords de coopération militaire avec le Mali, le Niger, le Tchad et la Mauritanie, axés principalement sur la formation des forces de sécurité locales. Mais avec la création du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) en 2008, ces missions de formation ont été élargies à l’ensemble des pays voisins du Sahara, en particulier en Afrique de l’Ouest.
Moins d’un an après le retrait français, les forces américaines se sont retirées de bases destinées à des drones à Niamey et à Agadez, au Niger, utilisées dans la lutte contre Al-Qaïda et l’État islamique au Sahel, en Afrique de l’Ouest et en Libye. À noter que la présence américaine dans le Sahel ouest-africain était largement liée au soutien à l’opération Barkhane, notamment via le renseignement fourni par des satellites.
Conclusion
Jusqu’en 2024, la présence franco-européenne — et, dans une certaine mesure, la présence américaine — a connu un recul important dans le Sahel ouest-africain et plus généralement en Afrique de l’Ouest. Cela donne l’impression que les coups d’État au Mali, au Niger et au Burkina Faso, ainsi que dans certains pays d’Afrique de l’Ouest (Gabon 2023, Guinée-Bissau 2025), s’inscrivent dans une dynamique susceptible de conduire à une recomposition de la carte géopolitique du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest.
Il est certain que le retrait français, européen et américain ne signifie pas l’abandon par ces puissances traditionnelles de cette région stratégique riche en minerais. Elles savent que des puissances internationales, au premier rang desquelles la Russie, voient dans cette zone une porte d’entrée stratégique pour étendre leur influence vers l’Afrique subsaharienne, et cherchent à combler le vide créé par le retrait apparent des puissances occidentales. Elles savent aussi que la Chine, porteuse de l’initiative des « Nouvelles routes de la soie », nourrit une ambition comparable, tout comme des puissances régionales telles que le Maroc, l’Algérie — qui intensifie la coopération économique avec ses voisins malgré des tensions récentes avec le Mali — et la Turquie, qui cherche à bâtir une influence dans la région par une présence économique et militaire significative.





