Par Abbas Mohamed Saleh, chercheur politique
Africa-Press. Le dernier rapport publié par une organisation de défense des droits de l’homme concernant les violations dans l’État du Nord-Darfour met en lumière l’un des chapitres les plus tragiques de la guerre soudanaise, tout en soulevant une question plus large sur l’efficacité du système de justice internationale et ses lacunes dans le traitement des crimes de masse commis pendant les conflits armés.
Le rapport conclut que le blocus imposé par les forces de soutien rapide sur la ville de El Fasher (capitale de l’État du Nord-Darfour), accompagné de bombardements aléatoires, de ciblage de civils et de destruction délibérée d’infrastructures vitales, constitue des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Cette conclusion s’aligne avec ce qui a été documenté au cours des deux dernières années par des rapports d’organisations de défense des droits de l’homme, d’agences des Nations Unies et de médias internationaux concernant la nature des violations commises au Soudan.
Cependant, ce que révèle ce rapport ne se limite pas seulement à la description des crimes commis, mais soulève des questions plus profondes sur la nature même de la guerre, et si elle est un “conflit interne” ou une “guerre civile”, ou encore un conflit impliquant des calculs et des rôles régionaux de manière directe.
Confirmation de ce qui a été précédemment documenté
Le rapport intitulé “Une ville sous siège… Enfants dans la ligne de mire: les crimes contre l’humanité commis par les forces de soutien rapide au Nord-Darfour”, publié début juin, documente les violations qui ont accompagné le siège de El Fasher pendant la période allant de la mi-2024 à la fin de 2025.
En conséquence, le rapport documente des schémas répétitifs de violations, y compris des bombardements aléatoires, des déplacements forcés, le ciblage d’hôpitaux, de centres d’hébergement, de marchés et d’institutions éducatives, ainsi que des pratiques qualifiées de “persécution sur des bases ethniques” visant certains groupes de population, notamment ceux appartenant à la tribu des Zaghawa.
Malgré l’importance du rapport, il ne fournit, selon de nombreux observateurs, aucun fait nouveau, mais confirme plutôt ce qui a déjà été documenté par des rapports d’agences des Nations Unies, d’organisations de défense des droits de l’homme indépendantes et de médias internationaux tout au long de la guerre.
En effet, une grande partie de ces violations – ainsi que les sources de soutien extérieur et leurs voies – a été documentée par des enregistrements audio et vidéo, que ce soit par des organisations de défense des droits de l’homme, des médias internationaux indépendants ou même par des publications d’individus appartenant aux forces de soutien rapide elles-mêmes sur les réseaux sociaux.
D’une rébellion armée à une guerre aux dimensions régionales
La nature des violations et leur ampleur révèlent que la guerre soudanaise a dépassé, depuis un certain temps, le cadre du conflit interne traditionnel que le pays a connu dans le cadre de ce qu’on appelle “le conflit entre le centre et la périphérie” entre les gouvernements centraux successifs et les mouvements de rébellion dans les régions périphériques.
Avec le flux continu de soutien extérieur à la milice des forces de soutien rapide en particulier, et l’augmentation des accusations portées contre les Émirats Arabes Unis de soutenir cette milice, le conflit a acquis des dimensions régionales, le transformant en une guerre par procuration qui dépasse les frontières du Soudan. Ou plutôt, une “guerre par procuration régionale majeure” alors que presque tous les pays voisins du Soudan continuent de soutenir l’un des belligérants dans ce conflit.
Dans ce contexte, le déni répété de la part d’Abou Dhabi, qui a été accusé de soutenir les forces de soutien rapide, n’a pas empêché la publication de rapports internationaux faisant état d’un soutien extérieur aux rebelles qui ne peut être nié, ce qui a contribué, selon de nombreuses estimations, à prolonger la guerre, tout en créant “la plus grande crise humanitaire au monde” et en compliquant les chances d’atteindre des solutions nationales.
Similarités dans les schémas de ciblage: El Fasher et Gaza
Bien que les contextes politiques et juridiques entre la guerre au Soudan et la guerre à Gaza soient différents, la comparaison entre El Fasher et la bande de Gaza met en évidence, pour de nombreux observateurs, des similitudes dans certains schémas de ciblage délibéré des civils.
Dans les deux cas, des zones densément peuplées ont été soumises à un long siège, et des infrastructures civiles essentielles, telles que des hôpitaux, des marchés et des centres d’hébergement, ont subi des dommages considérables, dans un contexte de détérioration sans précédent des conditions humanitaires, alors que “la famine” a été utilisée comme arme pour briser la volonté des gens et les soumettre à la force qui les attaque afin d’atteindre des objectifs et des résultats politiques souhaités.
De plus, les politiques de déplacement forcé et le ciblage des éléments essentiels à la vie constituent des violations graves qui, dans leur ensemble, relèvent de crimes de guerre en vertu du droit international humanitaire. De nombreuses organisations de défense des droits de l’homme ont appelé à des enquêtes indépendantes et à la responsabilité des responsables de ces violations, mais ces appels sont restés vains, en raison de l’absence de volonté internationale efficace et de la double norme qui protège les auteurs de crimes et empêche d’atteindre une véritable justice pour les victimes.
Lorsque la justice internationale échoue
La gravité du rapport d’une organisation de défense des droits de l’homme réside dans le fait qu’il ne met pas seulement en lumière les crimes, mais révèle également la capacité limitée du système de justice internationale à dissuader leurs auteurs ou à empêcher la survenue de nouveaux crimes et violations.
Ainsi, malgré la succession de rapports sur les droits de l’homme et la documentation continue des violations, les pressions internationales n’ont jusqu’à présent pas réussi à mettre fin aux agressions contre les civils ou à garantir la responsabilité des responsables, comme s’ils bénéficiaient d’une immunité contre la poursuite et la responsabilité pour ce qu’ils ont commis contre des civils innocents.
Cela reflète l’ampleur de la crise que le système de justice internationale connaît aujourd’hui, où les considérations politiques et les rapports de force l’emportent souvent sur les exigences du droit international, alimentant ainsi une culture d’impunité et encourageant la poursuite des violations dans d’autres cas à travers le monde également.
Crise de la justice locale au Soudan
Le dysfonctionnement ne se limite pas au niveau international, mais s’étend également à l’intérieur du Soudan. Dans les régions sous le contrôle des forces de soutien rapide, la destruction des institutions judiciaires et des forces de police, des procureurs et des tribunaux a conduit à l’effondrement du système d’application de la loi, à l’élargissement du champ de la folie, et à l’impossibilité de poursuivre les auteurs de crimes.
En revanche, les institutions de l’État dans les régions sous le contrôle du gouvernement reconnu internationalement continuent de faire face à d’importants défis pour documenter les violations de manière institutionnelle, et pour préparer des dossiers juridiques complets pouvant être utilisés devant les tribunaux nationaux ou les mécanismes internationaux, et avant cela, pour fournir la vérité aux familles et aux proches des victimes de crimes et de violations.
De plus, la lenteur des procédures de documentation, le manque de coordination entre les institutions concernées, et le manque d’utilisation complète des mécanismes internationaux disponibles, sont tous des facteurs qui ont contribué à affaiblir le parcours de la justice locale et à rendre justice aux victimes, ce qui renforce également la politique d’impunité qui a caractérisé les accords conclus entre les élites pour mettre fin aux guerres et résoudre les conflits que le pays a connus.
Conclusion
Le rapport actuel d’une organisation de défense des droits de l’homme réaffirme que ce qui s’est passé à El Fasher n’est pas simplement un nouveau chapitre de la guerre soudanaise, mais un exemple flagrant de violations graves du droit international humanitaire qui ne peuvent être ignorées, et qui nécessitent des enquêtes indépendantes et une véritable responsabilité, ainsi que la poursuite de tous les impliqués dans ces crimes atroces.
Cependant, la question ne concerne plus seulement la preuve de la commission des crimes, mais plutôt la capacité de la communauté internationale et des institutions nationales à la fois à tenir les auteurs responsables.
En résumé, les recommandations contenues dans le rapport révèlent le dilemme chronique auquel sont confrontées les organisations internationales de défense des droits de l’homme ; elles réussissent à documenter les crimes et à susciter la sympathie de l’opinion publique mondiale, mais elles réussissent rarement à inciter les gouvernements ou les organisations internationales et régionales à caractère gouvernemental à prendre des mesures décisives. En effet, les principes de justice et de responsabilité restent, dans de nombreux cas, tributaires des rapports de force et des intérêts politiques immédiats, ce qui renforce une culture d’impunité au lieu de la réduire.
En somme, plus la guerre se prolonge sans responsabilité, plus la culture de l’impunité se renforce, et plus la confiance dans le système de justice internationale diminue, menaçant non seulement l’avenir du Soudan, mais aussi la crédibilité du système international basé sur la protection des civils et la responsabilité des auteurs des crimes les plus graves dans les cas de conflits et de guerres.





