Mohamed Taha Tawakol
Africa-Press. Après deux jours de consultations intensives dans la capitale éthiopienne Addis-Abeba, des forces politiques et civiles soudanaises ont réussi à parvenir à une vision commune pour lancer un processus politique visant à mettre fin à la guerre, malgré des désaccords qui menaçaient de faire échouer les discussions à la dernière minute.
Ce consensus est considéré comme un développement important dans le paysage politique soudanais, car il représente le premier dialogue direct réunissant des composantes principales des forces civiles et politiques qui étaient auparavant regroupées sous l’égide des Forces de la liberté et du changement depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023. Cela ouvre également la voie à un débat plus large sur l’avenir du processus politique et la forme de participation durant la prochaine phase.
Trois composantes principales ont participé aux réunions: le bloc démocratique, l’alliance “Résilience” et l’alliance “Fondation”. Cependant, les discussions qui ont abouti au consensus final se sont principalement déroulées entre le bloc démocratique et l’alliance “Résilience”, tandis que la relation entre le bloc démocratique et l’alliance “Fondation” est restée marquée par des divergences, certaines parties au sein du bloc démocratique refusant de s’asseoir dans un cadre commun avec “Fondation”.
Les forces politiques participantes ont annoncé avoir atteint une vision commune pour lancer un processus politique global menant à la fin de la guerre en cours au Soudan, établissant ainsi une paix durable qui traite les racines de la crise nationale et pose les bases d’un État civil démocratique fondé sur la citoyenneté, la justice et la primauté du droit.
Discussion et négociation
L’annonce est intervenue après des réunions qui se sont tenues les 3 et 4 juin, où les forces participantes ont confirmé que le pays fait face à l’une des crises les plus graves de son histoire récente, en raison de la guerre persistante et des pertes humaines massives qu’elle a engendrées, ainsi que de la destruction économique et sociale et du déplacement de millions de Soudanais.
Les participants estiment que le traitement de la crise actuelle nécessite de dépasser les approches fragmentaires et les accords temporaires qui ont marqué le paysage politique soudanais au cours des dernières décennies, et de passer à un processus politique intégré qui s’attaque aux racines du conflit et à ses causes structurelles, et pas seulement à ses conséquences immédiates.
Le document part d’une évaluation critique des initiatives et des accords politiques qui ont eu lieu au Soudan au cours des dernières années, considérant que la plupart d’entre eux n’ont pas réussi à établir une paix durable ou une stabilité pérenne, en raison de leur limitation à des traitements fragmentaires ou à des arrangements entre des parties spécifiques, sans aborder les questions fondamentales liées à la nature de l’État, au système de gouvernance, à la répartition du pouvoir et des richesses, ainsi qu’à la relation entre le centre et les régions.
Le document souligne que la guerre actuelle a révélé de manière sans précédent la fragilité de l’État soudanais et l’échec des élites politiques et militaires à établir un consensus national global, ce qui nécessite la création d’un nouveau processus politique basé sur une large participation des Soudanais et reposant sur une vision stratégique à long terme.
Selon des sources participant aux réunions, la question de la participation du Parti du Congrès national dissous au prochain processus politique a constitué un point de désaccord. Alors que certaines parties au sein du bloc démocratique insistaient sur la nécessité de ne pas exclure de force politique du dialogue, d’autres, notamment le Mouvement populaire de libération du Soudan dirigé par Yasser Arman et le Mouvement de libération du Soudan dirigé par Abdel Wahid Mohamed Nour, ont refusé d’inclure toute formule qui pourrait ouvrir la porte à la participation du parti.
Bien que les parties aient réussi à parvenir à des accords sur la plupart des questions soulevées, ce dossier a failli entraver l’atteinte d’un accord final. Cependant, les participants ont abouti à un compromis consistant à reporter la décision sur cette question à des étapes ultérieures du processus politique, tout en accordant à chaque partie le droit d’exprimer sa position et ses réserves, ce qui a permis de surmonter l’obstacle et de progresser vers l’approbation des documents communs.
Un projet national pour mettre fin à la guerre
La vision proposée adopte un projet national visant à faire de la guerre qui a éclaté en avril 2023 la dernière guerre que connaîtra le Soudan, en établissant un nouveau contrat social qui traite les causes ayant conduit aux conflits récurrents et à l’instabilité.
Les forces participantes estiment que mettre fin à la guerre ne devrait pas se limiter à un cessez-le-feu, mais doit constituer une entrée pour reconstruire l’État soudanais sur de nouvelles bases garantissant la stabilité politique, le développement, la justice sociale et l’égalité des citoyens.
Le document propose que le processus politique repose sur trois axes principaux interconnectés, de sorte qu’aucun d’eux ne puisse atteindre ses objectifs de manière indépendante des deux autres.
– **Axe humanitaire**: Cet axe place le traitement de la catastrophe humanitaire en tête des priorités, en levant le siège des villes et des zones touchées, en garantissant l’accès humanitaire sans restrictions, en protégeant les civils et en fournissant les conditions nécessaires au retour des déplacés et des réfugiés dans leurs régions de manière volontaire, sûre et digne.
Il souligne également la nécessité de considérer le dossier humanitaire comme un droit fondamental des citoyens, qui ne doit pas être lié aux différends politiques ou militaires, tout en garantissant la liberté d’action des organisations humanitaires et en facilitant leur accès aux personnes dans le besoin dans tout le pays.
– **Axe sécuritaire**: Cet axe se concentre sur l’arrêt de la guerre par le biais d’un dialogue entre les parties menant à un cessez-le-feu permanent et global, s’appuyant sur ce qui a été convenu dans la déclaration de Djeddah et sur les efforts régionaux et internationaux connexes.
Le document estime que tout accord de sécurité doit faire partie d’un processus politique plus large et ne doit pas se transformer en un compromis temporaire qui reproduit les causes du conflit ou en retarde l’explosion à une phase ultérieure.
– **Axe politique**: Cet axe est le cœur du processus proposé, visant à lancer un dialogue soudano-soudanais large discutant des racines de la crise nationale et établissant les bases d’un nouveau contrat social définissant la forme de l’État, le système de gouvernance et la relation entre ses différentes institutions.
Il aborde également les questions de citoyenneté, d’identité, de relation entre religion et État, de partage du pouvoir et des richesses, de l’avenir du système fédéral et de la réforme des institutions de l’État, en vue d’établir un système démocratique civil durable.
Justice transitionnelle et responsabilité
Le document souligne que la réalisation d’une paix durable nécessite de ne pas laisser impuni les crimes, insistant sur l’importance de tenir responsables ceux qui ont commis des crimes de guerre et des violations graves des droits de l’homme durant le conflit.
Il appelle également à adopter un système intégré de justice transitionnelle incluant la vérité, la réparation des préjudices, l’indemnisation des victimes et la réconciliation communautaire, afin de garantir le traitement des effets sociaux et psychologiques profonds de la guerre et de reconstruire la confiance entre les composantes de la société soudanaise.
La vision propose un État civil démocratique fondé sur l’égalité totale entre les citoyens sans discrimination, respectant la diversité culturelle, ethnique et religieuse qui caractérise le Soudan.
Elle appelle également à traiter les déséquilibres de développement historiques entre les différentes régions, à se concentrer sur les questions de pauvreté, de marginalisation et de ruralité, et à réorienter les ressources de l’État vers le développement et les services essentiels plutôt que vers les conflits armés.
Le document estime que le développement équilibré représente l’une des principales garanties pour prévenir le retour des conflits armés à l’avenir, et que la construction de la paix ne peut être dissociée de la réalisation de la justice économique et sociale.
Préparer le climat pour le dialogue
Pour garantir le succès du processus politique, le document propose un ensemble de mesures pour préparer le climat, comprenant:
– Mettre fin aux discours de haine, de racisme et d’incitation.
– Libérer les détenus, les captifs et les disparus, et révéler le sort des disparus.
– Garantir la liberté de circulation pour les civils et lever le siège des villes et des villages.
Il appelle également à élargir l’espace civil et politique pour permettre la participation de diverses forces nationales au dialogue à venir, et à créer un environnement propice à la construction de la confiance entre les différentes parties.
L’initiative appelle à la formation d’un comité préparatoire chargé de préparer le dialogue soudanais global, d’établir les bases de participation, les mécanismes de prise de décision, l’ordre du jour et les questions à discuter.
Cet arrangement vise à garantir que le processus politique soit détenu par les Soudanais eux-mêmes, tout en bénéficiant du soutien régional et international sans que cela ne se transforme en tutelle sur la décision nationale.
En conclusion, les forces participantes ont appelé tous les Soudanais et Soudanaises à soutenir le chemin de la paix et à travailler ensemble pour mettre fin à la guerre, tout en exhortant les forces régionales et internationales à renforcer les efforts de paix et à soutenir le processus politique pour contribuer à rétablir la sécurité et la stabilité.
Elles ont affirmé que le consensus atteint à Addis-Abeba reflète une volonté croissante au sein des milieux politiques et civils soudanais de passer d’une logique de guerre et de conflit à une logique de dialogue et de consensus national, ouvrant la voie à une nouvelle phase fondée sur la liberté, la justice, la citoyenneté égale, le développement et la paix durable.





