Atem Simon Mbiur
À Juba, capitale du Sud-Soudan, les noms des quartiers portent les récits des habitants et les bouleversements de l’histoire. Ces appellations, issues de l’expérience collective, évoquent la diversité culturelle et les défis sociaux, tout en soulevant des débats sur la préservation de l’identité face à la modernisation urbaine.
Dans les vieux quartiers de Juba, capitale du Sud-Soudan, la mémoire collective se matérialise dans les noms des rues et des quartiers, qui renferment des histoires des habitants et des fluctuations du temps. Ces désignations populaires continuent de vibrer avec l’esprit du lieu, évoquant des périodes multiples de l’histoire de la ville, marquées par la diversité culturelle et les interactions sociales au-delà des tribus et des régions.
Ces noms ont émergé dans le contexte de la formation de “l’Arabi Juba” comme langue de communication et d’identité commune, portant à la fois l’humour et l’amertume des transformations politiques et sociales. Alors que les appels à moderniser le paysage urbain se multiplient, le débat se poursuit sur les moyens de préserver l’identité et l’appartenance tout en ravivant la mémoire de la ville.
Certains quartiers de Juba portent des noms nés des deux guerres qui ont façonné l’histoire moderne du Sud: la première (1955-1977) et la seconde (1983-2005), qui s’est terminée par un accord de paix ouvrant la voie à l’indépendance du Sud-Soudan.
Au cours de ces décennies, Juba a été le siège du commandement militaire du gouvernement central, la transformant en une sorte de caserne plutôt qu’en une ville urbaine. Des noms comme “Atla Barah”, “Laba Mafi”, “Rijal Mafi”, “Souq Militia” et “Kobri Kokora” sont devenus des miroirs reflétant la peur, la méfiance et le déplacement vécus par les habitants.
Ces noms illustrent les expériences quotidiennes des habitants face à la violence, à la peur et au déplacement. Par exemple, “Atla Barah” rappelle aux résidents les menaces directes des soldats, tandis que “Rijal Mafi” évoque le vide laissé par l’absence des hommes. “Laba Mafi” est lié aux événements de guerre et aux conditions de vie difficiles, alors que “Souq Militia” dans le quartier de Moniki symbolise l’activité militaire directe observée dans la région.
Étranges mais significatifs, ces noms forment un registre vivant de l’histoire de la ville et des souffrances de ses habitants, et constituent une partie de la mémoire collective qui documente la réalité des gens en temps de conflit.
Les noms des quartiers populaires de Juba sont issus de “l’Arabi Juba”, une langue qui a émergé de l’interaction entre les habitants locaux, les forces et les commerçants venus du nord, devenant un outil de communication quotidien entre les différentes composantes ethniques et culturelles. Ces noms portent l’humour et la tragédie, reflétant la réalité des gens en temps de guerre, devenant ainsi un vecteur de mémoire collective et de liens culturels, avec un lien fort à la population autochtone, notamment la tribu Bari.
Des chercheurs et des intellectuels affirment que les noms des quartiers et des villages ne sont pas de simples repères géographiques, mais une mémoire vivante qui conserve les histoires des gens et les transformations de la société au fil du temps, enregistrant des moments de joie et de victoire, tout en préservant également les traces des guerres et des divisions.
Koj Rubin, conférencier à l’Université John Garang, est l’un des plus fervents défenseurs de la préservation de ces noms, malgré leur étrangeté, soulignant la force de leur signification et leur lien avec l’histoire de la résistance. Il déclare: “Bien que certains de ces noms soient étranges, ils portent des significations puissantes liées à l’histoire de la résistance et de la souffrance au Sud-Soudan. Ces désignations documentent les exploits des habitants et leurs expériences quotidiennes durant les années de guerre, et demeurent une partie vivante de la mémoire de la ville qui doit être préservée.”
À l’inverse, le chercheur en histoire Ajak John s’oppose à ceux qui plaident pour la préservation de ces noms, appelant à les remplacer par des noms porteurs de significations positives et utiles, en phase avec l’ère de l’indépendance et la construction d’une identité civique pour la ville. Il déclare: “Les noms des quartiers populaires résultent d’une philosophie coloniale et ont été attribués par certains soldats soudanais pendant la guerre. Il est temps de changer ces noms étranges, et chaque quartier doit porter un nom ayant une signification claire, symbolisant quelque chose d’utile ou de positif.”
Concernant la préservation de la mémoire populaire, l’écrivain et chercheur sud-soudanais Michael Ladu estime qu’il est préférable de documenter les histoires liées à ces noms dans des recherches et des études avant tout changement, affirmant que le manque d’attention officielle laisse un grand vide dans la préservation de la mémoire populaire. Il ajoute: “Les autorités gouvernementales et les chercheurs doivent encourager des études qui expliquent les raisons de ces désignations, car la perte de ces récits signifie la disparition d’un héritage oral important. Même si les autorités officielles insistent pour changer les noms, ils resteront gravés dans la mémoire des habitants, comme de nombreux autres exemples vivants qui ont résisté à l’oubli.”
En ce qui concerne le lien entre ces noms et la langue “Arabi Juba”, Ladu souligne que la langue continue d’inventer ses propres termes avec l’émergence de nouvelles générations, où elle est adoptée comme langue de communication commune entre les différentes composantes ethniques et culturelles de la ville.
Il ajoute: “L’Arabi Juba n’est plus limitée à la vie quotidienne, mais est devenue une partie intégrante du mouvement artistique et créatif, utilisée dans les chansons et le théâtre local, et se manifeste clairement dans les médias traditionnels et sur les plateformes de réseaux sociaux, conférant à la langue un double rôle en tant qu’outil de communication quotidienne et vecteur culturel préservant l’identité locale, ainsi qu’un moyen d’expression artistique et médiatique reflétant la vie de la ville et l’esprit de ses habitants de manière vivante et dynamique.”
En fin de compte, le débat sur les noms des lieux au Sud-Soudan, en particulier dans la capitale Juba, dépasse la simple discussion sur des mots ou des emplacements sur une carte. Il reflète l’histoire de la ville, les expériences de ses habitants et leur identité collective, étant étroitement lié à la langue “Arabi Juba”, qui a constitué un moyen de communication entre les différentes composantes ethniques.
Ainsi, les noms des lieux au Sud-Soudan, entre ceux qui plaident pour leur préservation en tant que partie de la mémoire populaire et ceux qui estiment qu’il est nécessaire de les moderniser pour refléter l’ère de l’indépendance et la construction d’une identité civique, demeurent un témoin vivant du conflit et de la bravoure, et un pont reliant le passé au présent.
Avec la présence continue de la langue “Arabi Juba”, qui a constitué un moyen de communication entre les composantes ethniques, ces désignations deviennent un lien entre les générations, rappelant à tous des jours passés, et confirmant que la mémoire de la ville urbaine ne disparaît pas, mais se relit et se réinterprète avec le temps pour rester une partie vivante de l’identité du lieu.
Juba, en tant que capitale du Sud-Soudan, a été le théâtre de conflits majeurs qui ont façonné son histoire moderne. Les noms des quartiers, souvent liés aux guerres civiles, témoignent des luttes et des souffrances des habitants. Ces appellations sont le reflet d’une mémoire collective qui continue d’influencer la culture locale. La langue ‘Arabi Juba’, qui a émergé de l’interaction entre les différentes communautés, joue un rôle crucial dans la préservation de cette mémoire et dans la communication quotidienne des habitants.

