Africa-Press. Dans les dernières années, de nombreux habitants des villes égyptiennes ont commencé à remarquer un oiseau relativement étrange dans le paysage quotidien, de taille moyenne, au corps brun, à la tête noire, avec un bec jaune vif, une tache jaune autour de l’œil, des pattes jaunes, et un cri fort qui varie entre sifflements, grincements et bavardages.
L’oiseau se perche sur les lampadaires, les murs, dans les parcs publics, et parfois près des poubelles et des zones de nourriture ouvertes. Il ne saute pas souvent comme les petits moineaux, mais marche avec des pas fermes sur le sol.
Cet oiseau est le “maina commune” ou “maina indienne”, dont le nom scientifique est “Acridotheres tristis”. Bien qu’il puisse sembler au premier abord être un ajout agréable à la diversité aviaire des villes égyptiennes, il n’est pas considéré par les scientifiques de l’environnement comme un simple visiteur, mais plutôt comme une espèce envahissante capable de se propager, de se reproduire et de concurrencer les espèces locales, en particulier dans les environnements urbains et périurbains.
Qu’est-ce que la maina indienne?
La maina commune appartient à la même famille que le merle européen et d’autres espèces connues pour leur intelligence et leur capacité à vivre près des humains. Son habitat d’origine s’étend du sud de l’Asie à des parties de l’Asie centrale et du sud-est, dans des zones proches de l’Iran, de l’Afghanistan, jusqu’à la péninsule indienne, le Sri Lanka et le sud-est asiatique.
Cependant, cet oiseau ne s’est pas limité à son aire d’origine. Il a été délibérément ou accidentellement introduit dans de nombreuses régions du monde, y compris l’Australie, la Nouvelle-Zélande, des îles dans le Pacifique et l’océan Indien, l’Afrique du Sud, et des parties du Moyen-Orient.
Le succès de la maina vient de sa flexibilité. Elle se nourrit d’insectes, de fruits, de graines, de restes alimentaires et de petites invertébrés, et peut tirer parti des déchets humains. Elle niche dans des cavités de toutes sortes, des ouvertures dans les arbres aux fissures des bâtiments, en passant par les trous dans les murs. Ces caractéristiques la rendent particulièrement adaptée aux villes, où la nourriture est abondante, les bâtiments nombreux, et la concurrence naturelle moins forte que dans les habitats sauvages stables.
Comment est-elle arrivée en Égypte?
Selon une étude publiée dans la revue “Sandgros” en 2015, le premier enregistrement connu de la maina commune en Égypte était d’un oiseau observé à Ain Sokhna, au sud de Suez, en avril 1998.
Un autre enregistrement non publié a été fait à Sharm El-Sheikh, dans le sud du Sinaï, entre 1998 et 2000. Ces débuts sont importants car ils indiquent que l’arrivée de l’oiseau en Égypte n’était pas totalement nouvelle, mais a probablement commencé à la fin des années 1990, avant de devenir plus évidente ces dernières années.
Par la suite, les observations se sont intensifiées dans le nord du Sinaï, où, entre 2008 et 2010, des chercheurs ont enregistré la présence de la maina dans des zones telles que Zaraniq, Al-Arish et Rafah.
Plus important encore, l’étude a documenté la première preuve de sa reproduction en Égypte en 2009, près de la réserve de Zaraniq, lorsqu’un couple a été trouvé nichant dans une cavité d’un bâtiment d’une usine de sel.
C’est un moment de recherche décisif, car voir un oiseau envahissant est une chose, mais confirmer sa reproduction en est une autre. La reproduction signifie que l’espèce n’est plus simplement un oiseau de passage ou échappé de captivité, mais qu’elle est capable de former des populations locales.
Géographiquement, le Sinaï et la région du canal de Suez semblent être des zones logiques pour le début de la propagation, car elles se situent près de voies de circulation humaine, commerciale et touristique denses, et sont proches de régions du Moyen-Orient où la maina a été observée, comme la Jordanie, la Palestine et les pays du Golfe.
Bien que la maina ne vole généralement pas très loin seule, le mouvement des humains, le transport, les ports, le commerce des oiseaux, et la fragmentation du voyage en étapes urbaines appropriées sont autant de facteurs qui peuvent l’aider à se développer.
Une carte égyptienne étendue
L’étude la plus récente et la plus importante a été publiée en 2024 dans la revue “Sustainability”, et s’est concentrée sur la prévision de l’ampleur de l’invasion de la maina commune en Égypte sous l’influence du changement climatique. L’étude a effectué des relevés mensuels entre février et décembre 2023 dans de nombreux sites égyptiens.
Elle a inclus des sites au Caire, à Gizeh, à Alexandrie, à Matrouh, à Daqahlia, à Port-Saïd, à Damiette, à Ismaïlia, à Suez, à Sharqia, à Kafr El-Sheikh, sur la côte de la mer Rouge, à Assiout, et à Assouan, ainsi que dans le nord et le sud du Sinaï.
Les chercheurs ont enregistré 117 sites d’invasion ou de présence de la maina en Égypte. Ce chiffre ne signifie pas nécessairement que l’oiseau occupe toutes ces gouvernorats avec la même densité, mais indique que son apparition n’est plus limitée à un ou deux points, mais est désormais répartie sur plusieurs corridors urbains, côtiers, agricoles et fluviaux.
Les résultats ont montré que les habitats les plus adaptés à la maina en Égypte se concentrent près du delta du Nil, de la région du canal de Suez, du nord du Sinaï, de certaines zones de la côte de la mer Rouge, de zones le long du Nil en Haute-Égypte, et de parties limitées du nord-ouest du désert occidental, ainsi que de zones dans le sud du Sinaï.
L’étude a estimé que les zones actuellement très adaptées à la maina couvrent environ 8240 kilomètres carrés, soit environ 0,8 % de la superficie de l’Égypte, tandis que les zones modérément adaptées couvrent environ 16972 kilomètres carrés, soit environ 1,7 %.
Bien que ce pourcentage semble faible, il n’est pas marginal sur le plan environnemental, car il ne se répartit pas aléatoirement dans le vaste désert, mais se concentre souvent là où vivent les humains et où se trouvent l’agriculture, les espaces verts, les infrastructures et l’urbanisme.
Changement climatique
L’étude de 2024 indique que les facteurs thermiques ont été parmi les plus influents sur l’adéquation des habitats, en particulier la température minimale dans le mois le plus froid, la température moyenne du trimestre le plus froid, ainsi que l’altitude.
Ceci est important car le froid peut être une limite naturelle qui restreint la propagation de certaines espèces venant de régions plus chaudes. Avec l’augmentation des températures, de nouvelles zones moins rigoureuses et plus adaptées à la survie et à la reproduction de l’oiseau pourraient apparaître.
L’étude prévoit qu’en 2100, la superficie des habitats très adaptés à la maina en Égypte augmentera dans des scénarios de réchauffement, avec une augmentation plus marquée dans le scénario des émissions élevées.
Cependant, ces modèles ne disent pas que l’oiseau “envahira inévitablement” chaque zone adaptée, mais indiquent que les conditions environnementales pourraient devenir favorables. L’invasion réelle dépendra d’autres facteurs, tels que l’arrivée de l’oiseau dans la zone, la disponibilité de nourriture, le succès de la reproduction, la concurrence avec les espèces locales, et le degré d’intervention humaine dans la surveillance ou la gestion.
Pourquoi les scientifiques s’inquiètent-ils?
La principale source d’inquiétude est que la maina n’est pas simplement un oiseau envahissant, mais est classée mondialement parmi les espèces envahissantes très dangereuses. Elle a été inscrite dans la base de données des espèces envahissantes mondiales parmi la liste des “100 pires espèces envahissantes au monde”.
Le premier danger est la concurrence pour les sites de nidification. De nombreux oiseaux ont besoin de cavités dans les arbres, les bâtiments ou les rochers pour pondre leurs œufs. La maina est relativement forte et agressive, et défendra farouchement ses sites de nidification et de nourriture.
Dans un environnement comme les villes égyptiennes, où les vieux arbres et les cavités naturelles sont rares et où les bâtiments modernes sont peu adaptés à la vie sauvage, les ouvertures appropriées deviennent une ressource limitée. Si la maina s’empare d’une grande partie de ces sites, elle pourrait exercer une pression sur les oiseaux locaux ou résidents qui utilisent les mêmes ressources.
Le deuxième danger concerne l’impact sur les petits oiseaux. Des études en Australie et aux Seychelles ont montré que la maina pourrait être liée à une diminution ou un ralentissement de la croissance des populations de certains petits oiseaux ou d’oiseaux nichant dans des cavités, et que l’élimination de la maina sur certaines îles a aidé des espèces locales menacées à se rétablir.
Ces résultats ne signifient pas que le même scénario se produira en Égypte à la même échelle, mais ils nous donnent un avertissement précoce. Lorsque qu’une espèce mondialement connue pour son comportement agressif et sa capacité à envahir les villes apparaît, il est sage de ne pas attendre que les pertes deviennent évidentes.
Le troisième danger est agricole. La maina se nourrit de fruits, et ses bandes peuvent se nourrir de diverses cultures fruitières. Il ne semble pas y avoir, jusqu’à présent, d’étude égyptienne large mesurant avec précision ses pertes agricoles, mais l’expérience mondiale indique que l’oiseau peut causer des problèmes dans les vergers et les champs, surtout si ses populations augmentent près des zones de culture fruitière.
Enfin, il existe un danger sanitaire et urbain. Les oiseaux vivant près des humains et se déplaçant autour des déchets, des restaurants et des marchés peuvent transmettre des parasites ou des agents pathogènes. De plus, leurs grands rassemblements peuvent causer des nuisances sonores et de la pollution par les excréments.
Cela ne signifie pas que chaque maina représente un danger direct pour la santé publique, et il ne faut pas semer la panique, mais la gestion des déchets, l’interdiction de nourrir les oiseaux de manière aléatoire, et la réduction des lieux de rassemblement près des installations sensibles demeurent des mesures préventives importantes.
Que manque-t-il à l’Égypte?
Malgré l’importance des études de 2015 et 2024, le dossier égyptien en est encore à ses débuts. Il existe une documentation sur la reproduction et un bon modèle prédictif, mais il est nécessaire de mener des études à long terme pour répondre à des questions plus précises telles que: quelle est la population de la maina dans chaque gouvernorat? Augmente-t-elle chaque année? Quels sont les habitats dans lesquels elle réussit le mieux? Concurrence-t-elle réellement certaines espèces égyptiennes? Affecte-t-elle le succès de la reproduction de la huppe, des étourneaux locaux, des moineaux, des hiboux ou d’autres espèces qui pourraient utiliser des cavités? Cause-t-elle des pertes agricoles mesurables? Y a-t-il des points chauds où une intervention précoce est nécessaire?
Dans ce contexte, la solution ne commence pas par la panique ou l’appel aléatoire à tuer des oiseaux, mais par une gestion scientifique précoce, en commençant par une surveillance régulière, puis en réduisant ce qui rend les villes attrayantes pour elle, et en surveillant le commerce des oiseaux et leur relâchement, car l’introduction de plus de cet oiseau augmente les chances de formation de nouvelles populations.





