Makoko Détruite: les Pauvres Chassés de Lagos

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Makoko Détruite: les Pauvres Chassés de Lagos
Makoko Détruite: les Pauvres Chassés de Lagos

Africa-Press. La zone informelle de Makoko, construite sur une lagune dans la ville de Lagos, connaît une vaste vague de démolitions ayant touché des milliers d’habitations en bois, provoquant le déplacement forcé d’un grand nombre de résidents. Cette situation s’accompagne d’accusations portées contre les autorités, soupçonnées de vouloir s’emparer du foncier et de réaménager le front lagunaire au profit de projets immobiliers de luxe — des allégations fermement rejetées par le gouvernement.

Les autorités de l’État de Lagos affirment que les opérations de démolition visent certaines parties de Makoko en raison de leur expansion à proximité de lignes électriques à haute tension, ce qui représenterait un danger grave pour la santé et la sécurité publiques, ainsi qu’une entrave aux voies navigables essentielles. Le gouvernement soutient qu’aucune autorité responsable ne peut autoriser des habitations sous des câbles à haute tension ou dans des zones menaçant les infrastructures critiques.

De leur côté, des milliers d’habitants se sont retrouvés sans abri, dormant à la belle étoile ou sur des plateformes en bois brisées au-dessus de l’eau, après la destruction soudaine de leurs maisons. Cette situation s’inscrit dans un contexte de crise aiguë du logement à Lagos, marqué par une hausse continue du coût de la vie qui pousse les populations les plus vulnérables vers les marges de la société.

Les démolitions ont commencé quelques jours avant Noël, lorsque des équipes de terrassement, accompagnées de forces de sécurité, ont investi des secteurs de l’établissement informel donnant sur l’océan Atlantique. Des organisations de la société civile ont indiqué que des hommes armés, des agents de sécurité et des bulldozers ont mené des opérations répétées, démolissant des maisons et en incendiant certaines, parfois sans préavis suffisant, et dans certains cas alors que des habitants se trouvaient encore à l’intérieur.

La zone s’est transformée en un paysage de ruines, avec de la fumée s’élevant des habitations brûlées, tandis que les engins poursuivaient leur travail le long du rivage. Des maisons construites sur pilotis se sont effondrées, et des tôles métalliques sont tombées dans la lagune.

Fondée au XIXe siècle par des communautés de pêcheurs, Makoko est devenue au fil du temps un refuge pour les familles à faibles revenus et les migrants cherchant des opportunités dans la capitale économique du Nigeria. La propriété de la lagune fait l’objet d’un vif différend: les autorités affirment qu’il s’agit d’un domaine public occupé sans autorisation, tandis que les habitants soutiennent que leur présence est antérieure à la Lagos moderne et repose sur des droits coutumiers historiques.

Les estimations de la population de Makoko varient entre 80 000 et 200 000 habitants, mais le quartier est aujourd’hui morcelé après la destruction de milliers de logements. Des organisations civiles estiment que plus de 10 000 personnes ont été déplacées, et que des écoles, des cliniques et des lieux de culte ont également été détruits, sans que le gouvernement ne publie de chiffres officiels.

Les conséquences humanitaires sont sévères: des enfants ont cessé d’aller à l’école et aident leurs familles à récupérer du bois provenant des maisons détruites pour le revendre. De nombreux commerçants ont perdu leurs marchandises et leurs moyens de subsistance, même si certaines activités se poursuivent encore à petite échelle par voie fluviale.

Face à l’aggravation de la situation, plus d’un millier d’habitants ont organisé une marche de protestation vers le parlement local pour réclamer une rencontre avec le gouverneur. Les forces de sécurité ont dispersé la manifestation à l’aide de gaz lacrymogène, provoquant des blessés. Les résidents affirment que ce gaz a également été utilisé lors des démolitions et qu’il aurait causé des décès, y compris parmi des enfants — des accusations rejetées par les autorités, qui assurent ne pas avoir reçu de rapports officiels et promettent des enquêtes en cas de plaintes avérées.

Le gouvernement a annoncé des aides financières et des mesures d’assistance pour les familles touchées, affirmant que les démolitions ne visaient pas Makoko en tant que communauté, mais constituaient une mesure préventive destinée à éviter une catastrophe potentielle. Les autorités évoquent notamment la proximité du quartier avec l’un des principaux ponts de la ville, sous lequel passent des lignes électriques à haute tension susceptibles de provoquer de lourdes pertes humaines en cas d’accident.

Malgré ces assurances, la méfiance demeure parmi les habitants et les militants, qui estiment que la situation géographique de Makoko en fait une cible privilégiée pour le développement immobilier, dans une métropole où chaque parcelle de terrain est extrêmement convoitée. Ils considèrent les démolitions comme faisant partie d’un processus rapide et brutal de transformation urbaine, expulsant les populations pauvres au profit de projets destinés aux élites.

Ces événements s’inscrivent dans un contexte plus large de crise du logement: bien que l’offre se soit améliorée ces dernières années, la croissance démographique rapide, la hausse des loyers et l’insuffisance du logement formel ont creusé le déficit, poussant davantage de ménages vers des établissements informels le long des plans d’eau et des axes de transport.

Makoko a déjà connu des démolitions par le passé, notamment en 2017, lorsque les habitants avaient obtenu une décision judiciaire interdisant les expulsions forcées sans préavis, compensation et relogement adéquats. Des acteurs de la société civile affirment que ces garanties n’ont pas été respectées lors des opérations récentes, et que l’absence d’alternatives de relogement menace durablement les moyens de subsistance et la cohésion sociale de la communauté.

Dans ce contexte, les résidents passent leurs nuits à l’extérieur, dormant sur des planches posées sur un sol détrempé, confrontés au manque de nourriture, aux difficultés pour cuisiner et à la prolifération des rongeurs, tandis que les risques sanitaires augmentent, en particulier pour les enfants — une situation qui met en lumière une profonde détresse humaine au cœur de l’une des plus grandes villes d’Afrique.

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