Africa-Press – Benin. En décembre 2025, un constat inédit a replacé la cocaïne au cœur des débats: son trafic a généré plus d’argent que celui du cannabis sur le marché français. Bien que le cannabis demeure la drogue la plus consommée en France, « la consommation de cocaïne a significativement augmenté. Or, avec la hausse du rendement de production et la baisse des prix, cette tendance a conduit à une réelle augmentation des marges pour les producteurs », explique à Sciences et Avenir Clotilde Champeyrache, directrice du pôle sécurité défense du conservatoire national des arts et métiers.
« La cocaïne effectue une véritable percée ces dernières années. Alors qu’en 2000, 1,8% des Français déclaraient avoir pris la cocaïne au moins une fois au cours de la vie, ils sont désormais 9,4% », déclare Perrine Roux, directrice de recherche Inserm en santé publique à l’Université Aix-Marseille, en conférence de presse. Comment expliquer cette modification des usages, en particulier chez les jeunes adultes?
Une consommation qui se diffuse dans des milieux variés
Une expertise collective, menée par l’Inserm et commandée par le ministère de la Santé et la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), s’est attachée à dresser un panorama de la question, dont les résultats ont été présentés le 22 janvier 2026.
En raison de ses effets psychotropes induisant une exacerbation des émotions, une hyperactivité et un sentiment d’euphorie, la cocaïne est fréquemment consommée en milieu festif. Mais certains milieux professionnels stressants, comme la restauration ou les environnements artistiques, y sont également confrontés.
En parallèle, le crack, cocaïne à laquelle est ajoutée une base d’ammoniac ou de bicarbonate de soude, initialement concentré dans des populations de grande précarité, touche désormais des publics insérés. Ces données, recueillies auprès des centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), soulignent une large diffusion dans la société française, et ce quel que soit le milieu social.
Plus proche du consommateur, plus accessible
Des mécanismes, dignes de « stratégies marketing », ont facilité l’approvisionnement et la distribution de la cocaïne sous toutes ses formes. « La vente en ligne, via des applications et des messageries téléphoniques, les livraisons à domicile ou sur le lieu de travail, ainsi que des offres promotionnelles et personnalisées, permettent d’atteindre de nouvelles catégories de personnes en matière de classe sociale et de localisation », liste Clotilde Champeyrache. Etendus à l’ensemble du territoire, notamment en milieu rural, ces dispositifs numériques banalisent l’acte d’achat.
Cette tendance est également appuyée par l’augmentation des laboratoires de transformation, au plus proche du consommateur.
Cocaïne: des conséquences sanitaires préoccupantes
Est-il alors possible de distinguer un usage récréatif d’un usage régulier et addictif? D’après l’OMS, 10% des personnes consommant de la cocaïne développent des troubles de l’usage, c’est-à-dire qu’ils priorisent la consommation, et cette prise répétée, plusieurs mois durant, conduit à une incapacité à remplir des obligations majeures.
Or, problématique conséquente: l’étroite relation entre trouble de l’usage et troubles de neurocognitifs et mentaux. En effet, il a été montré que le stress post-traumatique et le trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) sont des facteurs de risque de troubles de l’usage. Et inversement, il est commun que la prise de cocaïne détériore les symptômes de troubles psychiatriques voire induise l’apparition de troubles (attaques de panique, symptômes psychotiques et anxio-dépressifs, troubles du sommeil).
L’expertise publiée par l’Inserm pointe toutefois une lacune de représentation des femmes dans ces études. Moins consommatrices (5,5 % femmes déclarent avoir testé au moins une fois la cocaïne, contre 13,4% pour les hommes, en 2023), elles présentent toutefois plus de troubles d’usages lors d’admission à l’hôpital. Ce phénomène pourrait s’expliquer, selon les spécialistes, par « des causes physiologiques en lien avec le sexe biologique, mais également par des déterminants sociaux comme l’accès aux soins ».
« L’individu ne peut être séparé de son contexte de consommation »
Finalement, les conséquences sanitaires de la cocaïne – en santé mentale mais aussi en santé cardio-vasculaire, ORL et infectieuse – augmentent avec le nombre et la régularité des prises.
A l’heure actuelle, certaines molécules évaluées en essais cliniques semblent limiter les effets de la dépendance, mais aucun traitement pharmacologique n’a encore obtenu d’autorisation de mise sur le marché. « Il n’y a pas de médicament de sevrage miracle, analyse Hélène Donnadieu, médecin et professeur d’addictologie à l’Université de Montpellier. Et je pense qu’il n’y en aura jamais car c’est un problème qu’il faut traiter au niveau sociétal. L’individu ne peut être séparé de son contexte de consommation. »
Plus précisément, la dépendance liée à la cocaïne est neurobiologique mais surtout psychologique, puisqu’elle est associée à des sentiments positifs et des situations spécifiques.
Répression, prise en charge, sensibilisation
Dès lors, quels leviers adopter pour lutter contre ce phénomène grandissant? « S’il y a bien un levier qui ne fonctionne pas, c’est la répression des usagers », assène Yasser Khazaal, psychiatre et professeur de psychiatrie des addictions à l’Université de Lausanne (Suisse). « D’une part, c’est inefficace, la demande continue à augmenter. D’autre part, c’est inégalitaire, car seules les personnes consommant dans l’espace public se font sanctionner. Même économiquement, ce n’est pas très pertinent, puisque le taux de recouvrement des amendes forfaitaires est de 40% ».
Selon les experts sollicités sur ce projet, quatre axes doivent être visés:
Concentrer la répression sur les acteurs des réseaux criminels et les trafics,
Réduire les risques sanitaires et améliorer la prise en charge médicale grâce aux espaces de consommation supervisée (Haltes Soins Addictions),
Personnaliser les campagnes de préventions selon les milieux, notamment en ligne pour atteindre des publics plus insérés socialement,
Elargir les programmes de logement et d’insertion pour les publics précaires (Un chez soi d’abord, Travail alternatif payé à la journée).





