« Regardez ce Peuple ! Ne le Décevez pas, Monsieur le Président »

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« Regardez ce Peuple ! Ne le Décevez pas, Monsieur le Président »
« Regardez ce Peuple ! Ne le Décevez pas, Monsieur le Président »

Africa-Press – Burundi. C’est par ces mots que l’Evêque de Ngozi, Monseigneur Stanislas KABURUNGU, interpella le nouveau Président de la République, le Colonel Jean-Baptiste BAGAZA, lors de sa première visite à Ngozi, après le coup d d’Etat de novembre 1976. L’évêque, qui était assis aux côtés du Président, souffla à ce dernier : « Monsieur le Président, vous pouvez lire dans les yeux de toutes ces populations, femmes, enfant et vieillards, qui sont venus vous accueillir, l’espoir. Ne les décevez pas ». En effet, depuis la prise de pouvoir, par le Conseil Suprême Révolutionnaire (CSR), le 1er novembre 1976, toute la population burundaise avait exprimé le soutien à cette deuxième République, et surtout, de l’espoir. Depuis la victoire de l’UPRONA, le 18 septembre 1961, le Burundi n’avait connu de telles manifestations de joie. Partout dans le pays, à Bujumbura, Gitega, Bururi, Ngozi, Muramvya, et ailleurs, les gens dansaient, soulagés. Les attentes de la population étaient immenses. L’espoir de sortir de ces cycles de violences, de répression des populations, tantôt, le syndrome du péril Hutu, tantôt, de la famille monarchique qui menaçait de récupérer son trône, tantôt, des Tutsi de Muramvya, proches de la monarchie. Aucun projet de développement, aucune vision, malgré les immenses ressources dont disposait le pays. La première République, dirigée par le Président MICOMBERO, et qui avait aboli la monarchie, avait sonné le glas au discours rassembleur que le Prince Louis RWAGASORE avait impulsé à la population burundaise, toutes ethnies confondues, et qui invitait tout MURUNDI à joindre les efforts pour construire ensemble un Burundi paisible, heureux et prospère.

Il a tellement aimé son Peuple…

Le Président BAGAZA était conscient des attentes de la population, meurtrie par 10 ans de dictature. Il devait s’attaquer, en priorité aux problèmes économiques et sociaux qui handicapaient le Burundi. Il devait répondre aux espoirs exprimés par les populations, dans l’expression de leur accueil au nouveau Président.

En matière agricole, le gouvernement lança, immédiatement, la politique du « compter sur ses propres forces », et donna la priorité au développement agricole et à la modernisation des méthodes culturales. Les solutions proposées comprenaient notamment : le développement des céréales (riz dans I’IMBO, froment en altitude), du palmier à huile sur les bords du Tanganyika, de la canne à sucre dans le KUMOSO (au Sud-Est), du thé villageois sur les montagnes du Centre-Ouest, régénération du capital caféier au Nord, rentabilisation de l’élevage bovin dans le Sud ; encouragement généralisé des fruits et légumes, de la sélection semencière et de la lutte antiérosive (reboisement). Une autre action de développement rural consista à la promotion des coopératives et du regroupement en villages. Une centaine de magasins de coopératives d`achat de produits de consommation furent créés à travers le pays. Le système d`habitat dispersé, frein pour les services sociaux, telles les écoles, les facilites sanitaires et d`assainissement, militait en faveur du regroupement des populations en villages. La villagisation avait un double objectif : économique et social. L’ébauche de la reconstitution à long terme du potentiel agricole (vastes opérations de reboisement, renouvellement massif des plants de caféiers), de grands aménagements agricoles, que ce soit dans les marais ou sur les terrasses. Afin de mieux coordonner, sur le terrain, l’action des différents services, le Gouvernement créa les Sociétés régionales de développement (SRD): IMBO, RUMONGE, GIHOFI, KIRIMIRO, BUYENZI, MUGAMBA, BWERU, KIRUNDO, MAKAMBA.

La deuxième République accorda également une importance aux infrastructures et aux industries. En 11 ans, le réseau routier du Burundi passa de 200 kilomètres, en 1976, à 1000 kilomètres, en 1987. La majeure partie des routes principales qui traversent, aujourd’hui, le Burundi, date de l’époque BAGAZA. Il fut construit 9 centrales hydroélectriques dans le pays, qui permirent au Burundi d’augmenter la capacité installée de l’électricité, de 6 MW à 11,6 MW, entre 1976 et 1987. Le régime créa plus de 100 entreprises publiques, essentiellement, dans le secteur agricole. Le Président BAGAZA avait une vision de développement du Burundi. Il défendait son programme mordicus contre quiconque voulait le dissuader de mettre en place tel ou tel projet. Il s’est battu contre les institutions internationales, pour les projets de Sucrerie du Mosso, de Centrale Hydroélectrique de Rwegura, du Marché Central de Bujumbura, des silos de stockage de Bujumbura, COTEBU, VERRUNDI, et d’autres.

En même temps que le monde rural connaissait une réelle transformation, les autres secteurs d`appui à l`agriculture, notamment, l`enseignement et la santé, se développaient également. Le Gouvernement envisageait un enseignement adapté au monde rural, qui devait être essentiellement pratique et tourné vers l’agriculture. Le nombre d`enfants scolarisés augmenta sensiblement. Un nombre important d`élèves rejoignait des filières techniques formant aux métiers liés à la ruralité, comme l’agronomie. Plus tard, l’emploi fut localisé au sein de ce monde rural, qui constituait la priorité du Gouvernement.

Pour mettre en place sa vision, le Président BAGAZA avait initié le cycle quinquennal de planification, le premier Plan Quinquennal ayant débuté avec l’année 1978, pour 5 ans. Il a eu le temps de mettre en œuvre deux plans quinquennaux (1978-1982 et 1983-1987), et finaliser la préparation du troisième plan (1988-1992), avant d’être déposé par un coup d’Etat, en septembre 1987. Chaque plan était évalué, en fonctions de ses succès, ses échecs, des obstacles rencontrés. Pour permettre la mise en œuvre de sa vision, et compte tenu de l’insuffisance et de la capacité technique des cadres nationaux, le Président BAGAZA avait fait appel aux experts internationaux, spécialement, les experts allemands.

En 11 ans, le monde paysan se transforma et se modernisa progressivement. Cet élan envers la population rurale se traduisit par une croissance économique soutenue, en particulier, la production agricole, qui, en 11 ans, tripla. Le Produit Intérieur Brut par habitant tripla en 11 ans passant de 457$ à 1.234$ entre 1976 et 1986 (aux prix courants). Les burundais étaient heureux, ils avaient de quoi manger, ils avaient repris confiance dans le système politique, et s’engageaient à travailler aux côtés du Chef de l’Etat et son équipe, pour un avenir meilleur de leur Nation et de leurs enfants et petits-enfants. Le Burundi était respecté à travers le monde, comme un pays bien géré, sans parler que le niveau de corruption était presque zéro. Le système administratif burundais était l’un des meilleurs en Afrique.

C’est cette vision d’un Burundi paisible, heureux et prospère, légué par le Prince RWAGASORE, que le Président BAGAZA voulait mettre en œuvre.

Regardez ce Peuple ! Qu’en avez-vous fait, Monsieur le Président ?

C’est la question que les burundais se posent aujourd’hui. Monsieur le Président, voyez ce peuple qui a faim, ce peuple qui souffre, ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces vieillards, qui crient vers vous. Qu’en avez-vous fait ?

Au Burundi, existe-t-il des KABURUNGU pour dire au Président de la République : « Regardez ce Peuple ! Ne le décevez pas, Monsieur le Président » ? J’ai entendu, à maintes reprises des voix qui s’élèvent, des hommes politiques, des intellectuels, de la société civile, des médias, des hommes d’églises, et de la population, qui se lèvent, pour fustiger la mauvaise gouvernance, les mauvaises politiques, ou plutôt, l’absence de politiques. Ils ne sont pas écoutés, au contraire, ils sont pointés du doigt comme étant les ennemis de la Nation.

Monsieur le Président, depuis presque 18 ans que votre parti est au pouvoir, quelles avancées économiques ou sociales le peuple burundais a-t-il bénéficié ? Le Gouvernement a-t-il aidé la population à augmenter la production agricole, afin d’assurer sa sécurité alimentaire ? Que sont devenues les sociétés d’encadrement du monde rural ? Combien de kilomètres de routes le Gouvernement a-t-il construites ou réhabilitées durant 18 ans? Combien de barrages ont été construites pour augmenter la capacité installée d’électricité et améliorer le bien-être de la population et les investissements privés? Que sont devenues les centaines d’entreprises publiques, dont la contribution au Produit Intérieur Brut était consistante, jusqu’à 20% du PIB ? Bref, quel bilan faites-vous des 18 ans au pouvoir ?

Aujourd’hui, toute la politique agricole que la Deuxième République avait initiée a été abandonnée. Le secteur agricole qui bénéficiait de plus de 22% du budget national, au moins, ne reçoit plus qu’un maigre budget ne dépassant pas 7%, qui, par ailleurs, sont destinés à payer les salaires des fonctionnaires travaillant dans ce secteur. La production de café, qui avait atteint un niveau record de 42.000 tonnes en 1990, n’atteint aujourd’hui, qu’à peine 7.000 tonnes.

Aujourd’hui, toute la population est pauvre et affamée. Le pouvoir d’achat d’un burundais est plus faible que celui d’il y a 50 ans, soit 300$ de PIB par habitant, en 1970, contre 266$ en 2022. Pathétique !! Le Burundi est classé le pays le plus pauvre du monde, avec plus de 82% de la population vivant en extrême pauvreté de 2$ par personne et par jour, selon les critères des Nations Unies. La pauvreté urbaine s’est accélérée, et les citadins, jadis, considérés comme la crème des évolués, avec des salaires suffisants pour nourrir leurs familles et faire des économies, aujourd’hui, ne peuvent plus s’offrir deux repas par jour, ils se rendent à leurs bureaux à pied, ils s’endettent, leur situation socio-économique est déplorable. Le chômage des jeunes dépasse les limites de l’acceptable, et l’on voit le désespoir sur leurs visages. Certains, au bord du désespoir, n’ont d’autres choix que de tenter l’aventure de l’immigration en Europe, avec tous les risques que cela comporte, d’autres deviennent des bandits, des criminels, d’autres encore, sont au service du parti au pouvoir, pour semer la terreur, tuer, voler, violer les jeunes filles, et d’autres maux.

Aujourd’hui, les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 38% fin 2022, un niveau d’inflation parmi les plus hauts d’Afrique, tandis que la monnaie nationale s’est fortement dépréciée, une dépréciation qui dépasse 100%, ce qui n’a jamais existé depuis que le Burundi est indépendant. Pendant ce temps, le niveau de corruption s’accélère. Le Burundi est classé 171ème pays, parmi les pays les plus corrompus du monde, sur 180 pays, avec une note de 17/100. L’année 2023 s’annonce encore plus dramatique pour les populations., avec de nombreuses crises internationales en vue. Que faire, Monsieur le Président ?

Regardez ce Peuple ! Vous pouvez encore faire quelque chose pour lui, Monsieur le Président

Je me joins à d’autres voix pour convier à plus de leadership, face à un peuple désespéré, pauvre et affamé. Redonnez-lui de l’espoir. Redressez la situation si Vous avez la volonté et la capacité de le faire. Vous avez été appelé à servir le Peuple burundais, dans sa diversité, ethnique, religieuse, et du genre, et non, votre famille, qu’elle soit proche, politique. Cessez de vous en prendre à ceux qui vous donnent des conseils, ce ne sont pas des ennemis de la Nation, au contraire, ils aiment leur pays et souhaitent qu’il sorte de ces crises répétitives de gouvernance et de mauvaise gestion des ressources publiques. Etes-vous content que le Burundi soit la risée des nations, d’un pays mal gouverné ? Serez-vous satisfait que le pays que vous dirigez soit régulièrement cité comme le pays le plus pauvre du monde, le pays le plus corrompu du monde, le pays le moins industrialisé du monde, le pays où les populations sont les plus malheureuses, le pays qui viole les droits de l’homme, le pays ne disposant de capacités techniques pour exécuter des projets, et j’en passe ?

Si le Président BAGAZA a pu réussir à redresser l’économie du Burundi, à redonner l’espoir au peuple, ce n’est pas qu’il était un super-homme. Il avait une vision, et il a compté sur les forces techniques, intellectuelles et humaines des hommes et des femmes de cette Nation, pour l’aider à traduire cette vision en programmes et en résultats tangibles, pour le bonheur du peuple burundais qu’il aimait tant. Il n’avait pas que des amis, que ce soit dans sa famille proche ou sa famille politique, mais il était déterminé à écarter les obstacles et poursuivre son chemin.

Avez-vous une vision pour le Peuple burundais, Monsieur le Président ? Si oui, rassemblez les ressources nécessaires, politiques, humaines, financières, institutionnelles, pour la mettre en œuvre. Le Burundi dispose de nombreux professionnels, au Burundi et à l’étranger. S’ils ne vous satisfont pas, faites recours aux expertises internationales. Identifiez ceux qui vous bloquent, que ce soit dans votre famille proche ou politique, et écartez-les. Faites la guerre à ceux qui dilapident les ressources du Peuple et traduisez-les en justice. Neutralisez ces criminels qui tuent, terrorisent, violent et volent le Peuple dont Vous avez la charge.

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