Mohamed Zakaria est chercheur dans les affaires économiques et sociales africaines
Africa-Press. L’Afrique n’est plus convoquée à la table de l’économie mondiale comme un “marge” à apprivoiser ; elle est désormais ciblée comme un cœur battant, une source importante de nouvelles chaînes d’approvisionnement, un réservoir de minéraux pour la transition énergétique, et un marché prometteur pour les infrastructures, la numérisation et l’alimentation.
Cependant, ce changement dans le discours mondial envers le continent soulève des questions plus profondes que de simples chiffres brillants. Alors que les puissances internationales se bousculent et que les promesses d’investissement se multiplient, qui en sort vraiment gagnant? Et est-il suffisant que les flux augmentent pour que les résultats changent?
Le problème ne réside pas dans l’investissement en soi, mais dans la manière dont il est conçu et géré. L’investissement, lorsqu’il est intégré dans une vision productive claire, peut devenir un moteur pour l’industrialisation, un pont pour le transfert de connaissances, et un levier pour créer des emplois productifs et moderniser les infrastructures.
Cependant, les expériences africaines montrent que l’augmentation des flux d’investissements peut être trompeuse si elle est déconnectée de la qualité de l’investissement, de ses conditions et de ses résultats au sein de l’économie nationale. La valeur peut être produite localement puis transférée à l’étranger, et des gains financiers peuvent être enregistrés sans qu’ils soient accompagnés d’un approfondissement du cycle de production ou d’une localisation des chaînes de valeur.
Selon la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), les flux d’investissement direct étranger en Afrique ont atteint environ 53 milliards de dollars en 2023, avant de grimper à environ 97 milliards de dollars en 2024, soutenus par des financements de projets exceptionnels, et non par une transformation structurelle large de la base productive.
Dans ce contexte, la concurrence géo-économique pour l’Afrique pourrait glisser d’un chemin de développement à une course pour l’influence et les positions stratégiques, à moins que le continent ne passe d’un terrain d’attraction à un acteur capable de négocier et d’imposer des conditions.
Ainsi, les pays du continent ne semblent pas condamnés à une perte absolue ; mais ils ne sont pas non plus gagnants par défaut ; leur gain reste conditionné par le passage d’une logique d’attraction d’investissements à une logique de conception, en liant ceux-ci à des objectifs de production mesurables, et en construisant des capacités locales permettant aux économies de capter la valeur plutôt que de simplement la consommer.
À partir de cela, cet article vise à répondre à la question de qui est le véritable gagnant de l’investissement en Afrique à une époque de concurrence géo-économique croissante, et à le remettre dans son cadre correct, celui de la souveraineté économique, de la transformation productive et de la justice de développement, loin du langage de la propagande et de l’attraction.
Pour ce faire, l’article abordera trois axes principaux: les limites de la signification de l’augmentation des investissements lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une transformation productive réelle, la disparité de la distribution de ses bénéfices entre les acteurs internationaux et locaux ainsi que les économies nationales, puis les conditions pour que l’Afrique tire profit de l’investissement à travers la qualité des projets et l’approfondissement des chaînes de valeur.
Limites de la signification de la multiplication des investissements
Au cours de la dernière décennie, l’investissement direct étranger (IDE) est devenu l’un des indicateurs les plus discutés lorsqu’il s’agit de parler de l’essor de l’Afrique dans l’économie mondiale. Cependant, une lecture précise des chiffres montre que l’augmentation des flux ne suffit pas à elle seule pour évaluer l’impact sur le développement.
Selon la CNUCED, les flux d’investissement direct étranger en Afrique ont atteint environ 53 milliards de dollars en 2023, avant de grimper à environ 97 milliards de dollars en 2024, soutenus par des financements de projets exceptionnels, et non par une transformation structurelle large de la base productive.
Cependant, ce bond, aussi médiatique soit-il, a été largement alimenté par des financements de projets massifs et géographiquement limités, et non par une transformation structurelle large de la base productive africaine. En excluant ces projets exceptionnels, il devient clair que l’augmentation réelle est plus modeste et moins capable de produire un impact clair.
Le problème ne réside pas dans la taille de l’investissement, mais dans sa composition sectorielle. Une part considérable des flux se concentre dans des secteurs à forte intensité de capital et à faible emploi, tels que l’exploitation minière, l’énergie traditionnelle et certains projets d’infrastructure isolés. Ces secteurs, bien qu’importants, ne génèrent pas automatiquement de vastes chaînes d’approvisionnement locales, ni ne transfèrent suffisamment de technologie.
Ici, la contradiction se manifeste clairement: un pays africain peut enregistrer un chiffre record d’attraction d’investissements, tandis que son impact sur l’emploi, l’industrialisation locale et la croissance des petites et moyennes entreprises reste limité.
Pire encore, l’augmentation des flux peut masquer des déséquilibres plus profonds concernant la souveraineté économique. Lorsque les investissements sont conçus de manière à lier les profits aux marchés étrangers et à laisser les décisions stratégiques en dehors des frontières nationales, l’État devient un réceptacle de capitaux et non un partenaire dans leur orientation.
Dans ce cas, l’investissement se transforme d’un outil de développement en un chiffre dans les rapports annuels, sans poids réel dans le changement de la structure économique ou la réduction de sa dépendance.
Qui bénéficie réellement des investissements en Afrique?
Répondre à la question de qui est le véritable bénéficiaire de l’investissement étranger en Afrique ne peut se faire en parlant du continent comme une unité homogène ; il nécessite de connaître la carte de distribution des bénéfices entre les acteurs réels de la chaîne d’investissement. Les gains ne se répartissent pas équitablement, et ne vont pas nécessairement vers l’économie nationale, peu importe l’ampleur des flux.
Au niveau des investisseurs internationaux, la situation est plus claire ; les données de la CNUCED indiquent que les investisseurs européens détiennent le plus grand stock cumulatif d’investissements étrangers en Afrique, suivis par les États-Unis puis la Chine, dont le stock d’investissements est estimé à environ 42 milliards de dollars.
Ce classement montre que le premier bénéficiaire en termes de retour financier est les entreprises multinationales et leurs actionnaires, et non nécessairement les économies locales, et que la concurrence géo-économique actuelle se concentre davantage sur l’assurance de ressources et de revenus à long terme que sur le développement local.
Cela se manifeste clairement dans les secteurs de l’énergie et de l’exploitation minière ; par exemple, au Mozambique, le coût du projet de gaz naturel liquéfié dirigé par TotalEnergies est d’environ 20,5 milliards de dollars, avec un financement international dépassant 15 milliards de dollars.
Le retour attendu de ce projet profite principalement à l’entreprise opératrice et à son réseau de bailleurs de fonds, tandis que l’impact local reste limité et conditionné par des facteurs de stabilité et des clauses de contenu local.
Dans le secteur minier, l’équation se résume ainsi: “la valeur est produite ici et complétée là-bas”. Selon l’US Geological Survey (USGS), la République démocratique du Congo produit environ 76 % du cobalt mondial, mais la plus grande partie de la valeur est captée à l’extérieur du pays ; des entreprises comme CMOC et Glencore contrôlent l’extraction, le commerce et la tarification, tandis que les chaînes de traitement et de fabrication restent en dehors de l’économie nationale.
Quant aux pays africains eux-mêmes, ils bénéficient théoriquement à travers les impôts et les redevances ; mais ces bénéfices sont souvent érodés par des pratiques de transfert de bénéfices, ainsi que par le remboursement des intérêts de la dette souveraine accumulée.
Dans ce contexte, le Fonds monétaire international estime qu’une augmentation d’un point de pourcentage de l’écart de l’impôt sur les sociétés entre le pays de production et les paradis fiscaux entraîne une diminution des bénéfices déclarés d’environ 3,5 % dans le secteur minier, ce qui signifie qu’une part considérable de la valeur quitte le continent comptablement avant même de le quitter réellement.
Dans les secteurs des services, comme les télécommunications, les bénéfices semblent plus stables ; mais ils restent également biaisés en faveur des grandes entreprises. Par exemple, MTN a déclaré servir environ 291 millions d’abonnés en Afrique, tandis qu’Airtel Africa a enregistré des revenus d’environ 5 milliards de dollars, avec une expansion rapide des services financiers par téléphone.
Cependant, ces succès, aussi importants soient-ils, ne se transforment pas automatiquement en levier de production à grande échelle à moins qu’ils ne soient intégrés dans des politiques industrielles et numériques permettant aux entreprises locales de capter la valeur, plutôt que de se contenter de la consommation.
Ainsi, nous pouvons conclure que le plus grand bénéficiaire de l’investissement étranger dans sa forme actuelle reste l’investisseur international et le bailleur de fonds du projet, tandis que le bénéfice des économies nationales et de la main-d’œuvre africaine est possible ; mais il n’est pas garanti. Cela dépend de la capacité des États à imposer des règles claires, telles que: transparence fiscale, contenu local réel, et liaison de l’investissement aux chaînes de valeur.
C’est pourquoi certains pays, comme le Nigeria, ont commencé à exiger le traitement local des minéraux comme une étape pour rediriger l’investissement de l’extraction de matières premières vers la construction de valeur interne.
Conditions pour transformer l’investissement en un gain africain
Si la concurrence mondiale pour l’Afrique est une réalité indéniable, alors la transformation de celle-ci en gains réels passe par la qualité de l’investissement et ses conditions. Les expériences qui ont obtenu de meilleurs résultats sont celles qui ont lié l’attraction de capitaux à des objectifs clairs, tels que: des taux de contenu local réalisables, des programmes de formation et de transfert de connaissances, et des engagements progressifs à intégrer les fournisseurs locaux dans les chaînes de valeur mondiales. Dans ces cas, l’investisseur n’est pas seulement un partenaire financier ; il fait partie d’un projet de production à grande échelle.
De plus, pour que les pays africains tirent profit de l’investissement, il est nécessaire d’avoir une capacité de négociation collective qui réduise la course aux concessions entre les États. Lorsque les pays rivalisent individuellement pour attirer le même investisseur, ils tendent à abaisser les normes, les impôts et les incitations d’une manière qui affaiblit le retour général.
La coordination régionale, notamment dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (AfCFTA), permet d’établir des règles communes qui équilibrent l’attractivité de l’investissement et la protection des intérêts de développement.
Enfin, le gain africain ne se réalise qu’en liant l’investissement à une vision à long terme de construction de capacités. La véritable valeur ne réside pas dans le nombre de transactions ni dans le volume des flux ; mais dans ce que ces investissements laissent après des années, comme des emplois plus qualifiés, des entreprises locales plus compétitives, et une capacité nationale à monter dans les chaînes de valeur plutôt que de rester dans leurs maillons inférieurs. Alors, la concurrence mondiale se transforme d’une pression externe en opportunités historiques pour redéfinir la position de l’Afrique dans l’économie internationale.
Conclusion
En somme, le gain de l’Afrique des investissements étrangers ne se mesure pas à la taille des capitaux qui y affluent ; mais à sa capacité à transformer ces flux en valeurs stables à l’intérieur de ses frontières.
La concurrence géo-économique qui a ramené le continent sur le devant de la scène mondiale n’est pas une garantie de développement, tout comme elle n’est pas un destin négatif inéluctable ; mais elle constitue un test de la capacité des États africains à passer d’une position de terrain ouvert à celle d’un acteur négociateur capable de réguler les conditions et d’orienter les trajectoires.
Les expériences ont prouvé que l’investissement, lorsqu’il est géré selon une logique quantitative, laisse un impact limité, tandis que lorsqu’il est géré selon une logique qualitative et conditionnelle, il devient un outil de transformation des structures économiques et de construction de capacités. C’est entre ces deux logiques que se détermine la différence entre un continent où les ressources sont investies et un continent qui investit ses propres ressources.
Dès lors, on peut dire que le véritable enjeu n’est pas d’attirer davantage de partenaires ; mais de posséder une vision institutionnelle qui fasse de l’investissement un levier pour l’industrialisation, le transfert de connaissances et l’approfondissement des chaînes de valeur, et non simplement un titre dans la course à l’influence mondiale.
Ainsi, la question de qui gagne? reste ouverte à l’incertitude autant qu’elle est conditionnée par la réponse même de l’Afrique. Lorsque les États africains améliorent l’ingénierie des règles du jeu, la concurrence internationale devient des opportunités historiques pour repositionner le continent dans l’économie mondiale, et il sera un partenaire productif dans la création de valeurs présentes et futures.





